Morales du XIXe siècle
Morales du XIXe siècle
Il s'agit d'un projet nouveau et fédérateur, au coeur du nouveau plan quadriennal, et auquel participeront tous les membres de l'équipe (axe et projet dirigé par Philippe Boutry).
Le domaine éthique connaît en France au XIXe siècle des transformations considérables. Les morales religieuses, fondées sur le Décalogue et portées par les croyances et les rites, l'enseignement et la prédication des trois confessions inscrites dans le « système des cultes reconnus » (Jean-Marie Mayeur), catholicisme, protestantisme et judaïsme, tendent à perdre une partie de leur caractère consensuel d'universalité, d'autorité et de légitimité sur l'ensemble de la société, dans le sillage du vaste et multiforme mouvement de sécularisation qui emporte graduellement la société et la culture françaises au lendemain de la rupture révolutionnaire. Dans le même temps, des morales séculières, issues de pour l'essentiel de l'humanisme des Lumières, tendent à proposer et à fonder une éthique de type nouveau, où l'homme, le droit, la société ou la science se substituent aux commandements de Dieu dans un mouvement de rationalisation et d'émancipation des normes et des comportements, que les Églises dénoncent, avec véhémence parfois, comme une « morale sans Dieu ». Paul Bénichou, dans ses Morales du Grand Siècle, s'était attaché à distinguer et à articuler avec l'état de la société et ses conflits de valeurs entre « féodalité » et « absolutisme », trois morales du XVIIe siècle, la première héroïque, la seconde chrétienne, la troisième mondaine, rapportées tour à tour aux oeuvres d'un Corneille, d'un Pascal ou d'un Racine, et d'un Molière. Dans un article important , Michel de Certeau avait montré comment, du XVIIe au XVIIIe siècle, à la faveur de la division des Églises chrétiennes et de la montée en puissance de la « raison d'État », s'était opéré un déplacement « d'une organisation religieuse à une éthique politique ou économique » : ce n'est plus désormais la foi, mais la morale, fondée en raison sur des valeurs d'utilité et de progrès, qui est reconnue comme universelle, quand les religions deviennent, aux yeux des philosophes et de l'État, « particulières ».
C'est un semblable projet que voudrait développer, dans une perspective large intéressant et impliquant les différents champs de l'histoire, le Centre d'histoire du XIXe siècle des universités de Paris 1 et de Paris IV durant les quatre années à venir. Distinguer les morales du XIXe siècle à travers leurs fondements, leurs héritages, leurs références et leurs modes d'inculcation ou de diffusion ; préciser les étapes, les conjonctures, les enjeux et les principaux domaines de la sécularisation de l'éthique au XIXe siècle en analysant de plus près selon quelles voies et dans quelle mesure s'est opérée la « sortie du Décalogue » et l'abandon progressif des notions de révélation et de sanction présente et future dans le champ de la morale ; appréhender à travers ses principaux espaces d'application - la théologie et la philosophie, le droit, les sciences, la médecine, l'économie et la réflexion sociale, la pédagogie, la politique, l'art et la littérature, la sexualité - les mutations intervenues dans la définition, la transmission et la réception des impératifs éthiques à l'oeuvre dans la société française : tel est le triple projet de recherche qu'on voudrait discuter et approfondir.
Le projet concerne évidemment les Morales religieuses. La « morale du Décalogue », telle que l'enseignent les trois confessions révélées présentes sur le sol français au XIXe siècle, n'est pas demeurée un bloc inerte durant le cours du XIXe siècle. Au lendemain de la Révolution française, qui a entraîné dans le domaine éthique quelques ruptures majeures telles que la licéité du prêt à intérêt dans les limites du taux légal, l'abandon des sanctions en matière de suicide ou l'introduction du divorce civil, on assiste à des processus de recomposition ou de diffraction de l'enseignement traditionnel notamment dans l'Église catholique, qu'il s'agisse du destin de l'ancien clergé constitutionnel, réinvesti massivement dans le secteur administratif ou éducatif, ou de l'entreprise de « restauration morale » qui passe sous la Restauration par la loi Bonald sur l'abolition du divorce (1816), le fermeture des cabarets et des auberges durant les offices, la « régularisation » des « scandales » opérée à une vaste échelle durant les « missions » et la diffusion d'une « pédagogie du salut » à forte connotations éthiques. Dans les années 1840, la diffusion de la morale liguorienne - « le sacrement est fait pour l'homme et non point l'homme pour le sacrement » - transforme considérablement la pratique de la confession auticulaire dans le clergé catholique. Mais c'est aussi la remise en cause de la pratique pénitentielle - Michelet publie en 1845 Du prêtre, de la femme et de la famille - et la montée en puissance des « morales de la conscience » dans le protestantisme libéral ou les courants spiritualistes qui vient affaiblir les fondements d'une morale de l'obligation fondée sur la révélation et les commandements de Dieu.
Mais il concerne tout autant les Morales séculières : utilitarisme et « philanthropie » ; impact de la découverte des morales des mondes non chrétiens (Burnouf, Renan) ; spiritualisme (Victor Cousin) ; néokantisme (Charles Renouvier, Jules Barni) ; positivisme ; socialismes ; anarchisme ; sociologie durkheimienne. Il invitera aussi à prendre en compte les Morales scolaires : la synthèse de Jules Ferry, entre spiritualisme, positivisme et néo-kantisme ; l'instituteur comme « professeur de morale » ; la querelle des manuels et de la « morale sans Dieu ».
Des déclinaisons évidentes seront envisagées autour de thématiques telles que Morale et droit ; Morale et société ; Morale et sciences (médecine, psychologie et psychiatrie) ; Morale et politique, etc. C'est dire que le projet se veut un thème fédérateur pour l'ensemble des composantes de l'équipe. Eric Mension-Rigau s'est ainsi proposé pour mener une étude de l'honneur chez les élites aristocratiques au XIXe siècle à partir d'une analyse systématique du discours moralisateur, insistant notamment sur la vertu et la piété, qu'elles ont produit tout au long du XIXe siècle. L'étude est menée à partir d'un corpus de textes en grande partie déjà répertoriés. La question recoupe une large partie des perspectives soulevées par l'Axe III (ordre public, droit, contrôle et régulation sociale), ainsi par l'axe IV. Dominique Kalifa et Myriam Tsikounas, dont le projet collectif porte sur l'histoire de la forme feuilleton, envisagent ainsi de le questionner autour de ses évidentes modalités de normalisation et de moralisation. Par-delà ces déclinaisons spécifiques ou périphériques, le projet doit aboutir à l'horizon 2013 à l'établissement d'une base documentaire numérisée présentant une large anthologie de textes et de documents, dont un colloque international viendra préciser l'importance et la signification.
. Paul BENICHOU, Morales du Grand Siècle, Paris, Gallimard, 1948.
. Michel de CERTEAU, « Du système religieux à l'éthique des Lumières (17e-18e). La formalité des pratiques », dans Ricerche di storia sociale e religiosa, 2, 1972, p.31-94, repris dans L'Écriture de l'histoire, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des Histoires », 1975, p. 153-212.
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