Accueil » CRPS - Centre de recherches politiques de la Sorbonne (UMR 8057) » Contrats de recherche

Programme CONCORDE : « Les conceptions ordinaires de l'Europe »

Programme CONCORDE : "Les conceptions ordinaires de l'Europe"

 

 

Daniel Gaxie a déposé au printemps 2005 une demande de financement pour un projet de recherche sur les conceptions ordinaires de l'Europe (CONCORDE) auprès de l'Agence Nationale de la Recherche. Ce projet regroupe quatre laboratoires : le CRPS, le Centre Marc Bloch (CMB du Ministère des Affaires Etrangères) à Berlin, le Groupe de Sociologie Politique Européenne à Strasbourg (GSPE Université de Strasbourg II et CNRS) et le Centre Universitaire de Recherche Administratives et Politiques de Picardie (CURAPP Université Jules Verne et CNRS). Il a été retenu et bénéficie d'un financement de l'ANR pour trois ans(2005-2008) sous la direction de Daniel Gaxie.

 

Le projet CONCORDE vient compléter le programme INTUNE puisqu'il vise à se doter de moyens d'observation plus approfondis pour étudier les rapports à l'Europe des représentants et des représentés ainsi que les rapports entre représentants et représentés sur les questions européennes

 

1. La démarche scientifique du projet CONCORDE.

 

La démarche du projet CONCORDE est indissociablement compréhensive et explicative.

Il s'agit tout d'abord de comprendre comment des citoyens appartenant à différents milieux et pays appréhendent l'Europe.

Une première dimension de l'enquête porte sur les rapports pratiques que les personnes interrogées entretiennent avec « l'Europe ». Dans quelle mesure, les citoyens des pays concernés par l'enquête sont-ils confrontés à des réalités « européennes » (ou perçues comme telles) dans le cours de leur vie quotidienne. On examine leurs déplacements professionnels, scolaires ou d'agrément sur le continent européen, les relations professionnelles ou d'amitié qu'ils entretiennent avec des ressortissants d'autres pays, les aides ou subventions européennes qu'ils ont pu recevoir, leurs relations éventuelles avec des institutions européennes, leur sentiment d'être (ou de ne pas être) soumis à certaines de leurs décisions, leur perception de l'existence de financements européens pour les équipement ou les services utilisés dans la vie quotidienne ou leur pratique de langues étrangères.

 

Outre ces formes d'expériences immédiates de l'Europe, la recherche porte également sur les expériences médiates et notamment sur la manière dont les personnes interrogées s'informent des questions européennes.

 

La prise en compte de toutes les formes d'expérience pratique de l'Europe conduit à avancer l'hypothèse de rapports différenciés aux réalités européennes. C'est la raison pour laquelle le projet se propose d'interroger les degrés de structuration des dispositions à l'égard de l'Europe.

 

Quel est de degré de familiarité avec les questions européennes des divers segments du public ? À quel degré, les femmes et les hommes de divers milieux se montrent intéressés, attentifs, impliqués, indifférents, critiques, confiants ou désabusés à l'égard de sujets européens. Quelle est l'étendue de leurs préoccupations européennes ? On peut faire l'hypothèse que l'implication est variable selon divers facteurs, notamment l'expérience personnelle de certaines dimensions de l'Europe (par exemple les bénéfices, mais aussi les contraintes de la politique agricole pour les agriculteurs) et le niveau socioculturel. Les premières investigations ont montré que certaines personnes ne pensent pas grand-chose de l'Europe et n'ont pas grand-chose à dire sur ce sujet. D'autres ont des visions relativement développées et articulées sur un grand nombre de questions. On s'appuie donc sur l'hypothèse d'un continuum de structuration des attitudes avec, à un pôle, des perceptions et des évaluations minimales et, au pôle opposé, des orientations avérées relativement à un nombre élevé d'objets. On cherche aussi à décrire les situations intermédiaires caractérisées par la focalisation sur un nombre plus ou moins important de considérations inégalement investies que l'on s’efforce de recenser et caractériser.

 

Une fois contrôlé le degré d'implication dans les questions européennes et le degré de développement des attitudes, il importe de préciser le contenu des orientations. Est-on favorable, hostile, partagé, ou fataliste à l'égard de « l'Europe » pour les mêmes raisons ? Dans le cadre de ce projet on explore un ensemble d'hypothèses relatif à la pluralité des modalités d'orientation à l'égard des questions européennes. On cherche à comprendre ce que « l'Europe » veut dire pour les divers segments du public. Quelles sont les questions que des personnes de milieux différents soulèvent spontanément quand on les interroge sur « l'Europe » ? En bref, quelles sont les définitions tacites ordinaires de « l'Europe » ? Parmi l'ensemble des sujets qui peuvent être associés à « l'Europe », quels sont ceux qui retiennent l'attention des membres d'un échantillon diversifié d'hommes et de femmes appartenant à des milieux et des pays différents ? Quels sont leurs sujets d'intérêt, d'inquiétude, d'espoir, de satisfaction et de mécontentement dans ces domaines ?

 

La campagne électorale et le référendum sur le Traité constitutionnel ont donné quelques indications concernant la diversité des motifs et des raisons des attitudes à l'égard de l'Europe. Cette diversité demeure cependant peu documentée et mal connue. Dans quelle mesure les attitudes à l'égard de l'Europe sont-elles structurées par l'hostilité ou la sympathie à l'égard de la construction d'une entité politique européenne ? La capacité à se situer dans les débats sur l'organisation politique de l'Europe suppose un niveau élevé d'intérêt pour la politique et l'information, dont toutes les enquêtes montrent qu'il n’existe que dans des fractions limitées du public. C'est surtout dans les milieux populaires que l'on trouve à la fois le plus grand nombre de personnes faiblement concernées par la politique et les proportions les plus élevées d'attitudes hostiles à l'égard de l'Europe . On peut donc penser que c'est parmi ces segments du public que les visions spécifiques relativement extérieures aux problématiques politiques sont les plus nombreuses. De telles visions s'expriment rarement dans les espaces publics et sont donc mal connues. C'est l'un des objectifs du projet CONCORDE que de se donner les moyens de les faire apparaître et de les analyser. Mais si beaucoup de membres des milieux populaires ont des vues critiques sur la politique qui les conduit à se tenir à distance , ils pratiquent cependant une forme de « veille » centrée sur leurs intérêts particuliers (par exemple les décisions concernant le temps de travail, le pouvoir d'achat, ou les retraites) ou ceux de catégories qui leur sont proches. Il en résulte un type particulier de rapport à la politique que l'on peut qualifier de « privatif » . En effet, c'est du point de vue de leurs intérêts particuliers (ou de ceux des groupes qui leur sont proches) que les membres de ces milieux perçoivent et évaluent de manière minimaliste certains aspects limités de l'activité politique. On constate d'ores et déjà que ce mode particulier d'appréhension du politique est à l'oeuvre à propos des questions européennes pour ces fractions de la population. En ce sens, on a pu constater à l'occasion du référendum du 29 mai 2005 qu'une partie de l'électorat a pris appui sur sa propre situation économique pour former des jugements sur « l'Europe » en « lui » imputant ses propres difficultés.

 

Les citoyens européens sont inégalement informés et beaucoup d'entre eux sont peu informés des questions européennes. Ils le sont d'autant moins que certaines de ces questions sont techniques et peu vulgarisées. Dans la mesure où les débats politiques sont à ce jour principalement nationaux, et dans la mesure aussi où, au moins jusqu'à présent, ces débats nationaux ne se sont guère centrés sur les questions européennes, les débats publics apportent peu d'éléments d'information et de discussion dans ces domaines. Ce déficit d'information, vraisemblablement inégal selon divers paramètres, n'empêche pas une partie du public de se prononcer sur certaines questions européennes. On retrouve une situation abondamment commentée au cours des dernières années dans certains secteurs de la recherche et notamment par les spécialistes de psychologie politique. Le problème est de comprendre comment des citoyens s'y prennent pour se forger des convictions dans des domaines à propos desquels ils sont peu informés. L'une des hypothèses est qu'ils tirent profit de diverses sources d'information (expériences personnelles, bribes d'informations médiatiques) et qu'ils utilisent des raccourcis d'information ou des heuristiques de jugement pour se faire des opinions. Dans cette logique, on examine les déclarations des personnes interrogées dans une situation d'entretien pour comprendre les instruments cognitifs qu'elles mobilisent pour produire des appréciations sur certaines questions européennes.

 

L'un des objectifs du projet est de préciser dans quelle mesure les personnes interrogées mobilisent des problématiques politiques ou médiatiques courantes pour se prononcer sur les questions européennes dans une situation d'enquête. Dans quelle mesure, par exemple, des échos des débats sur le « déficit démocratique » de l'UE, le libéralisme, le fédéralisme ou les identités nationales sont spontanément évoqués par les personnes interrogées. Dans les cas où ils le sont, il faut encore chercher à préciser les significations tacites ou explicites qui sont associées par les personnes interrogées à ces catégories d'apparence politique. Si, par exemple, la question de la « démocratie » est évoquée comme élément de critique de l'Europe, on cherche à comprendre ce que la personne interrogée associe tacitement à cette catégorie. Tout permet d'ailleurs de penser que les conceptions « ordinaires » de la démocratie sont plus dispersées, variables et éloignées de celles qui circulent dans les milieux politiques qu'on ne le croit généralement. L'enquête sur les conceptions de sens commun de l'Europe débouche ainsi sur l'analyse des aperceptions communes de catégories usuelles de l'activité politique comme la démocratie, le libéralisme ou le fédéralisme.

 

On sait que des corrélations existent entre les préférences politiques et les attitudes à l'égard de l'Europe. Dans le cas de la France, par exemple, les sympathisants des partis de gouvernement de centre droit ou de centre gauche sont proportionnellement plus nombreux à approuver la construction politique de l'Union Européenne telle qu'elle a été mise en oeuvre jusqu'à présent. À l'inverse, c'est parmi les sympathisants des ultra-droites, de la droite souverainiste, des ultra-gauches, du parti communiste et des gauches socialistes que l'on rencontre le plus d'adversaires de la construction européenne ou de ses modalités actuelles. Ces relations suggèrent l'existence d'une structuration proprement politique des attitudes à l'égard de l'Europe. Mais une telle structuration a été jusqu'à présent davantage déduite du constat des corrélations que réellement observée. Il importe d'examiner à quel degré les perceptions et évaluations de l'Europe de ceux qui se définissent comme des sympathisants d'un parti empruntent les arguments et les problématiques proposés dans ces domaines par les porte-parole de ce parti. On examine en particulier les processus éventuels d'appropriation sélective, et sans doute de distorsion, des discours politiques par les sympathisants en fonction de leurs capacités de réception et de leurs intérêts.

 

Mais une partie de ceux qui ont des perceptions négatives de l'Europe appartiennent aux fractions du public les plus hostiles à « la politique ». On connaît mal, pour l'instant, la manière dont s'articulent subjectivement - si elles s'articulent - ces attitudes conjointes d'hostilité à l'Europe et à la politique. Seuls des dispositifs d'observations à caractère « qualitatif » comme ceux qui sont mis en oeuvre dans le cadre de ce projet permettent de venir sur ce terrain. Ainsi, des enquêtes quantitatives montrent que ceux qui se déclarent d'accord avec l'idée que « la démocratie fonctionne mal » sont proportionnellement plus nombreux à faire état par ailleurs d'attitudes européennes négatives. Une telle corrélation n'implique pas une articulation entre les deux opinions soit effectivement opérée par les individus. On peut avoir des perceptions critiques de la démocratie et de l'Europe sans que des liens soient explicitement établis entre les deux. C'est dans la mesure où les individus établissent eux-mêmes des connections que l'on pourra considérer qu'elles constituent des éléments de compréhension du rapport à l'Europe.

 

Mais, au-delà de l'approfondissement de la compréhension des significations que des personnes de milieux variés associent à l'Europe, c'est l'explication des rapports différenciés que les citoyens entretiennent avec les réalités européennes qui est actuellement un enjeu de connaissance.

 

La recherche d'une explication authentique suppose tout d'abord que l'on caractérise les types de rapports à l'Europe à partir des divers paramètres distingués plus haut : degré d'implication, modes d'orientation, direction des orientations. Il faut en second lieu examiner les configurations de propriétés sociales, personnelles et contextuelles, associées à chaque type de rapport à l'Europe. En effet, la « vision » (plus ou moins développée) que chaque citoyen à de l'Europe est un aspect de sa « vision » plus générale du monde social et cette vision est en relation avec la position occupée dans le monde social. Cette position est affectée par de nombreux paramètres : trajectoire de la famille sur plusieurs générations, carrière scolaire et professionnelle, titres scolaires, position dans les diverses hiérarchies sociales et professionnelles, situation familiale et évolution de cette situation familiale, niveau de vie et évolution de ce niveau de vie, conditions de vie et de travail, notamment situation par rapport aux risques du chômage et de la précarité, anticipations de l'avenir professionnel, conditions de logement, situations des ascendants et des descendants, appartenances confessionnelles, syndicales, politiques et associatives... L'un des mérites des enquêtes par entretiens approfondis est qu'elles permettent le recueil d'informations précises sur ces différents points quand les protocoles d'enquête prévoient des interrogations systématiques sur l'histoire de vie et la situation présente des personnes interrogées.

 

L'approfondissement des explications est l'un des objectifs que l'on peut et que l'on doit assigner à des enquêtes qualitatives. Selon l'expression de Max Weber, expliquer, c'est dire le pourquoi et le comment des choses. Il faut pour cela se fixer un triple objectif. D'abord comprendre les raisons subjectives qui incitent une personne à penser, réagir et agir d'une manière particulière, dans le cas présent en relation avec l'Europe. C'est en second lieu expliciter les facteurs « objectifs », à la fois personnels et contextuels, qui conduisent cette personne à adopter ce point de vue particulier. C'est enfin rendre compte des raisons qui font qu'un ensemble de facteurs objectifs en relation avec les propriétés d'une personne vivant dans des contextes déterminés la prédispose à adopter des points de vue subjectifs particuliers. À l'aune de ces critères, les recherches menées sur les attitudes à l'égard de l'Europe sont plus souvent descriptives que réellement explicatives. On sait pas exemple que les personnes occupant des positions basses dans l'espace social sont proportionnellement plus nombreuses à partager des visions négatives de l'Europe (et inversement). Mais on ne sait pas pour autant précisément pourquoi les occupants de ces positions sociales sont prédisposés à adopter ces visions négatives, ni sur quels objets leur vision négative se focalise. Un élément d'explication souvent avancé à titre de variable « intermédiaire » a trait à la situation économique à laquelle les individus sont confrontés. On constate en effet que plus des personnes interrogées se déclarent inquiètes par la situation économique générale ou pour leur avenir personnel et plus la probabilité s'accroît qu'elles fassent état de réactions critiques sur les questions européennes. Sans même évoquer le glissement logique qui consiste à ériger une tendance statistique en hypothèse générale d'explication, on doit objecter que ce type de proposition ne fait en réalité que déplacer la question de l'explication sans la résoudre. Il reste en effet à comprendre et à expliquer en quoi le fait d'anticiper des difficultés économiques générales ou personnelles conduit à des perceptions critiques de l'Europe. En quoi et pourquoi l'Europe se verrait-elle imputer la responsabilité de difficultés économiques ? Quels éléments identifiés comme « européens » sont rendus responsables de telles difficultés ?

 

2. Les dispositifs d'enquête.

 

Les attitudes à l'égard de l'Europe sont le plus souvent étudiées à partir de questionnaires comportant un nombre limité de questions fermées administrées à des échantillons importants considérés comme représentatifs. La taille de l'échantillon et sa représentativité permettent de procéder à divers traitements statistiques, de repérer des corrélations éventuellement heuristiques et de donner des indications sur la fréquence des phénomènes observés. Les enquêtes qualitatives ne permettent ni mesures ni calculs. Elles travaillent sur des échantillons de taille plus réduite qui ne peuvent prétendre à la représentativité. On ne doit pas en attendre d'indications sur la fréquence des phénomènes qu'elles mettent en évidence. Mais elles gagnent en intensivité ce qu'elles perdent en extensivité. Elles ne peuvent se substituer aux enquêtes quantitatives, mais permettent d'apporter des éclairages complémentaires.

 

Les résultats qu'elles sont susceptibles d'apporter sont directement liés à leur directivité limitée. La directivité permet d'inciter l'enquêté à aborder l'ensemble des thèmes définis comme pertinents par la problématique et les hypothèses engagés dans la recherche. L'entretien semi directif permet également de demander à la personne interrogée de préciser ses déclarations. L'enquêteur peut chercher à entrer dans les détails de ce que l'enquêté a voulu dire et lui faire préciser les significations exactes qu'il attache à ses déclarations. Le premier profit de connaissance est donc l'approfondissement de la compréhension des manières de percevoir, de penser et de réagir des individus. Mais si un minimum (variable selon les enquêtés) de directivité est nécessaire et profitable, il est également important de laisser à l'enquêté le maximum de possibilité d'expression. L'entretien semi directif s'appuie sur un nombre variable de questions toujours ouvertes. La personne interrogée est orientée par les questions qu'on lui pose, mais décide de la formulation, des orientations et du contenu de ses réponses. Outre les déclarations des personnes interrogées, l'analyste dispose ainsi d'indications précieuses comme les mots mêmes utilisés par la personne interrogée, ses associations d'idées, ses soupirs, hésitations ou ses mimiques. On peut ainsi limiter (sans les supprimer) les impositions de problématiques, mieux apprécier à quel degré les questions abordées recoupent les préoccupations de l'enquêté, mieux saisir les modalités de ses réponses, notamment le degré d'attachement aux opinions exprimées. Des entretiens de plus d'une heure avec une personne qui répond assez librement aux questions qu'on lui pose constituent un procédé d'observation assez superficiel si on les compare avec les méthodes de l'ethnologie de terrain. Mais c'est une méthodologie qui permet des investigations plus approfondies et qui donne accès à des interprétations plus complexes que beaucoup d'enquêtes quantitatives privilégiant l'objectif de mesure.

 

On assimile parfois les enquêtes qualitatives à des monographies ancillaires délivrant des aperçus stimulants ou des illustrations des corrélations statistiques établies par les recherches quantitatives. Faute de place, on ne peut développer ici la présentation des démarches à suivre pour pouvoir exploiter toutes les potentialités de ces enquêtes. À travers ce projet de recherche, on voudrait montrer que les observations qualitatives peuvent présenter un caractère contraignant et qu'elles sont susceptibles de falsifier des hypothèses et de modifier des problématiques. On voudrait également montrer qu'elles peuvent déboucher sur des modèles explicatifs d'une portée générale. A la différence des recherches quantitatives qui privilégient (souvent sans trop de précautions) un langage de « variables », les enquêtes qualitatives reposent sur la méthode des cas. Chaque entretien permet d’entrer dans les détails d'une idiosyncrasie identique à nulle autre. Mais chacune de ces idiosyncrasies est formée d'une configuration (singulière) de propriétés partagées par des classes plus ou moins étendues de personnes qui partagent les mêmes expériences. Dans la mesure où des observations et des hypothèses théoriques conduisent à rattacher des types de manière de voir, de penser, de réagir et d'agir à certaines de ces propriétés, l'immersion dans des cas particuliers peut mettre en évidence des relations de causalité à la fois compréhensives et explicatives. Les recherches qualitatives produisent des types idéaux par une méthode particulière de variations concomitantes, et elles établissent des relations causales entre les phénomènes subsumés par ces types idéaux. Ainsi, dans le cas des attitudes à l'égard de l'Europe, l'objectif est d'élaborer des types idéaux de rapports à l'Europe et les mettre en relation avec des types idéaux de configurations de propriétés sociales agissantes dans des types idéaux de contextes. On se donne ainsi les moyens de comprendre comment des catégories de citoyens européens perçoivent les réalités européennes, pourquoi elles les perçoivent ainsi et comment et pourquoi des catégories différentes de citoyens perçoivent les réalités européennes de manière différente.

 

L'enquête CONCORDE repose pour une part sur des entretiens approfondis semi directifs éventuellement répétés dans le temps. Dans chaque pays où des investigations sont menées, l'objectif est de constituer un échantillon raisonné, c'est-à-dire diversifié sous le rapport des propriétés personnelles (entre autres éléments, l'âge, le sexe, le niveau culturel et social, la situation professionnelle, l'expérience de l'Europe) et contextuelles pertinentes. La taille de l'échantillon doit être suffisante pour permettre de diversifier l'origine des personnes interrogées. Ces entretiens portent sur les divers points discutés dans la problématique définie plus haut (expérience de l'Europe, niveau d'implication et d'information, perceptions, objets de focalisation, orientations des jugements, contenus, critères et points d'appui des évaluations, histoires de vie et situation personnelle actuelle). Le guide d'entretien est l'objet de discussions et d'évaluations entre les divers partenaires. Ce processus itératif est particulièrement nécessaire pour ce qui concerne les conditions de la comparabilité entre des contextes nationaux différents.

 

Une pré-enquête a été organisée à Paris au cours du premier semestre de l'année 2006 afin de tester la pertinence du guide d'entretien. Environ 90 entretiens ont déjà été réalisés et analysés. Une autre pré-enquête a été conduite à Berlin au premier semestre 2007. Deux sessions de formation des enquêteurs ont été organisées à Berlin et à Strasbourg au début de l'année universitaire 2006-2007. L'équipe amiénoise mène actuellement une enquête intensive de longue durée auprès d'un petit nombre d'enquêtés (environ 25). Il s'agit de réaliser des entretiens à plusieurs reprises chaque année pendant plusieurs années afin de suivre l'évolution des positions politiques des personnes interrogées en tenant notamment compte des contextes d'entretien. Il est prévu d'inclure les questions européennes dans le guide d'entretien. Le GSPE doit chercher à tirer profit de sa localisation à Strasbourg pour mener des enquêtes particulières - également sous forme d'entretiens approfondis - auprès de diverses catégories de personnes ayant des expériences personnelles approfondies mais diversifiées de l'Europe.

 

L'une des difficultés méthodologiques de l'enquête par entretiens est qu'elle fait surgir plus ou moins artificiellement des discours qui n'ont peut-être pas d'autre existence sociale en dehors de l'enquête elle-même. D'où l'idée d'étudier également les prises de position citoyennes « spontanées ». C'est la raison pour laquelle un groupe de travail a été constitué pour collecter et analyser les courriers adressés aux parlementaires européens et à divers organes de presse. Une analyse secondaire de questionnaires distribués par des députés membres de la Délégation pour l'Union Européenne de l'Assemblée nationale française est en cours.

 

Une journée d'étude a été organisée à Paris en juin 2007 pour dresser un bilan de la première enquête, discuter les premiers résultats et organiser la seconde vague d'enquêtes. Cette dernière se déroulera tout au long de l'année 2007-2008. Elle reposera sur des procédures diversifiées d'observation, notamment des analyses de conversation. Avec ces analyses de conversation, on cherche à désarmer ou à atténuer les censures qui pèsent sur une situation d'entretien. On se propose d'examiner si le fait de regrouper plusieurs hommes et femmes de niveau culturel et de position sociale proches, lève certains des biais associés à l'entretien individuel. On veut également essayer de se donner les moyens d'observer si les perceptions et les opinions au sujet de l'Europe se modifient au cours d'une discussion et, si oui, comment elles se modifient.

 

Un colloque conclusif sera organisé au cours de l'automne 2008. Divers laboratoires français et allemands travaillant sur les médias et l'histoire des représentations de l'Europe se sont d'ores et déjà déclarés intéressés et se joindront aux équipes engagées dans le projet CONCORDE.

 

Le projet Concorde a été constitué sur la base d'une comparaison entre l'Allemagne et la France. L'objectif est de prendre appui sur la même problématique et le même dispositif d'enquête pour comparer les résultats entre les deux pays et approfondir la question des effets de contexte national. Les enquêtes en l'Allemagne seront effectuées par le Centre Marc Bloch à Berlin et par une équipe du GSPE à Strasbourg. Des membres du Centre Marc Bloch ont proposé d'étendre l'enquête à des pays d'Europe de l'Est et notamment à la Pologne. Une enquête auprès d'un échantillon diversifié mais d'une taille plus réduite que dans les cas allemands et français est envisagée dans ce pays. Divers chercheurs de l'Université de Turin ont souhaité être associés au programme et mener une recherche identique en Italie. Un financement a été obtenu et les premiers entretiens ont été réalisés au cours de l'été 2007. Un doctorant de l'Université Libre de Bruxelles qui étudie les rapports à l'Europe de diverses catégories de salariés d'entreprises industrielles en République Tchèque et en Slovaquie a été associé à sa demande à la recherche CONCORDE ce qui permettra d'élargir la dimension internationale comparative.