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 Arts de la rue et citoyenneté



MARK ETC, scénographe urbain, compagnie “ici même”

 

 

Quelles interactions peuvent exister aujourd'hui entre les Arts de la rue et une action citoyenne ?

 

 

Pour répondre à cette question, il s'agit tout d'abord de définir le concept de citoyenneté. Or, celui-ci semble de plus en plus une notion fourre-tout, qui reste floue au fur et à mesure qu'il se médiatise et devient au goût du jour. Nous avons néanmoins privilégié cette définition d'Edgard Faure qui nous paraissait la plus cohérente avec notre réflexion. La citoyenneté, c'est le sentiment de se reconnaître dans une vie collective, en même temps que la certitude de pouvoir agir pour déterminer cette vie là.

 

 

Nous nous sommes ensuite penchées sur les problématiques relevant des Arts de la rue. Il s'agit là d'un secteur difficile à définir et à cerner. Les Arts de la rue entretiennent un rapport particulier avec son public. Ceux-ci, par définition, investissent un espace collectif, ouvert à tous. Mais ils ne limitent pas leur vocation et leur action à utiliser la rue comme lieu d'accueil, accessible par tous, ce qui relève d'ailleurs plus d'une dimension “démocratique” que “citoyenne”. C'est-à-dire qu'il faut considérer la rue comme un espace public capable d'être investi comme lieu d'interrogations et de réflexions. Une des prétentions des Arts de la rue est de pervertir l'espace urbain pour nous permettre de porter un regard différent sur cet espace qui est à la fois un lieu de vie collective et quotidienne. C'est parce qu'ils sont porteurs d'une expression, d'un questionnement social, d'une fonction “politique”, que nous voyons dans les Arts de la rue une démarche citoyenne.

 

 

Notre intervenant est Mark Etc, scénographe urbain, de la compagnie ici même. Il travaille sur des interventions urbaines éphémères qui ont pour vocation d'interpeller, d'interroger le contemporain dans “la ville de tous les jours” sur des problèmes de sociétés.

 

 

L'article qui suit nous propose une approche assez large de ce que sont les Arts de la rue et les problématiques qui s'y rattachent. Mark Etc y expose l'histoire, le contexte et la vocation de ce secteur artistique, mais aussi les moyens de vie et les difficultés qui le touchent et enfin, les enjeux citoyens d'une telle discipline ainsi que les moyens de les mettre en oeuvre.

 

 

- présentation

 

 

Je vais tout d'abord revenir sur ce qui fonde le travail des gens dans la rue. On a privilégié une appellation d'origine un peu “incontrôlée” : “les arts de la rue” ; mais cela ne veut pas dire grand chose. Parce que finalement on y fait dans la rue aussi bien des arts plastiques, du théâtre, du spectacle vivant, du cirque. On a là une série de démarches qui convergent dans l'espace public : en fait, ce qui rassemble tous ces gens, c'est bien la rue, tout simplement. Pour ma part, je suis scénographe urbain, ce qui est encore plus marginal que la périphérie “arts de la rue”. On connaît les gens de la scénographie plutôt pour exercer dans le théâtre en salle ou plutôt en muséographie : ce sont ces gens qui pensent l'espace en parcours, des gens qui racontent une histoire en fonction d'une position dans l'espace, en fonction d'un éclairage, qui accompagnent très souvent, en tout cas dans le théâtre, des écritures dramatiques. Et en muséographie, un projet d'exposition.

 

 

- origine

 

 

Les Arts de la rue constituent une discipline qui est jeune, qui a 20 ans, se situant dans la lignée des années 60, très certainement du côté des gens qui ont fait du Land Art, qui ont travaillé dans l'espace public. Cela correspond à une évolution politique de la société, à un renforcement des idées de gauche, à une réelle audience des idées marxistes et des mouvements sociaux.

 

 

Très vite, des gens qui créent se posent la question de la relation au public, au monde contemporain et à la société de consommation en particulier. Ils mettent à l'épreuve les espaces d'exposition qui étaient souvent des galeries et non des grands musées comme aujourd'hui, des lieux publics en tout cas, et puis ils débordent dans la rue.

 

 

Ce mouvement se nourrit des nouveaux réalistes, dans l'héritage de Duchamps.

 

 

On peut citer pour exemple Fluxus, qui fabrique des pièces dans l'espace public, des installations , des performances sur scène ou non, dans une galerie ou non. Ce sont des rendez-vous publics au cours desquels ils bouleversent un peu les rapports à l'oeuvre constituée et la relation habituelle à l'oeuvre d'art. Xavier Juilliot fait des sculptures gonflables, monumentales. Des gens de théâtre, comme Ariane Mouchkine qui vont aller effectivement expérimenter des formes théâtrales dans l'espace public. Cette amorce s'est faite dans les années 70 et bizarrement ce ne sont pas ces gens, exception faite de Livchine, qui vont porter les formes actuelles de cette discipline.

 

 

- Les précurseurs

 

 

Aujourd'hui, qui sont ces gens de la rue ?

 

 

La première génération sont des gens un peu “rock'n roll” qui se sont nourris de ces courants novateurs. Leur positionnement est très politique et vise à poser des questions décisives à leurs contemporains.

 

 

Générik vapeur, dans les années 80, s'interroge déjà sur les problèmes de logements. Ils mettent en scène une fable sur l'habitat. À partir d'une cuve de fuel, un objet quotidien, métallique, qui a une fonction industrielle, ils font un instrument de percussion dans l'espace public.

 

 

Le Royal de Luxe, qui a commencé avec trois fois rien, est aujourd'hui une compagnie connue. Un matin, vous vous levez, il y a une fourchette géante plantée dans une voiture. C'est la fourchette d'un géant de 10 mètres. Ce géant est articulé, manoeuvré par des acteurs liliputiens.Ca parle des rapports éternels entre les gens qui t'écrasent et te marchent dessus et les gens qui veulent prendre de l'aplomb, de l'envol, s'arracher aux servitudes du quotidien. Avec des référants aussi universels qu'une “bagnole”, le Royal raconte des histoires et met en péril le confort moderne, la sacralisation des objets de consommation. De son côté, la compagnie Ilotopie est partie d' une démarche plus “plastique”, au sens où ils ne faisait pas de spectacle vivant. Installée dans des locaux qu'elle a fait construire à Port-Saint-Louis ; cette compagnie a décidé de travailler avec des matériaux neufs, plastiques, de notre temps.

 

 

Ce sont ces trois compagnies clés qui ont ouvert une voie et qui ont fait que les Arts de la rue existe aujourd'hui.

 

 

- développement

 

 

C'est à un fort engagement de la puissance publique, à une politique culturelle volontariste que l'on doit le développement du théâtre en France.

 

 

Donc les scènes nationales ont été créées, avec beaucoup d'aides en diffusion, ces 20 dernières années. On peut comparer les deux types de démarches : les gens de théâtre en salle sont économiquement encadrés, en tout cas pour les gens conventionnés, pour le haut du panier. Cette économie se caractérise par une politique de diffusion, d'aide à la création, appuyée par la décentralisation.

 

 

- Développement des arts de la rue

 

 

Les Arts de la rue ont commencé en plantant des fourchettes dans les voitures. Qu'est ce qui fait que ça existe encore 20ans après ? Aujourd'hui, il faut encore se battre pour faire exister la pertinence économique de ce secteur. Pourquoi ? Parce que quand le Royal de luxe, Générik vapeur et tous ces précurseurs que sont les artistes et les créateurs qui ont dit et ont fait des choses dans la rue, il s'est trouvé peu de gens du secteur public qui ont eu la vision et le désir de développer cette discipline dans l'espace public et de l'instrumentaliser, parallèlement à l'échelle internationale. Toutefois, il s'est quand même trouvé une personne qui s'appelle Jean Digne, à l'époque directeur de l'AFAA (Association Française d'Action Artistique) pour croire aux arts de la rue et même représenter la France en diffusion internationale.Il a ainsi tenu à bout de bras le Royal de Luxe avec un projet marquant en Amérique latine : un cargo rassemblant le géant et tous ses accessoires, une espèce de Cité-Ciné, la ManoNégra, ...

 

 

Malgré tout, l'international est une voie de développement restreinte.

 

 

- Le Centre National de Création des Arts de la rue

 

 

Michel Crespin a joué un rôle majeur dans le développement des Arts de la rue. Il a été au carrefour de tous ces gens, artiste et créateurs. C'est quelqu'un du milieu forain qui a été touché par les conditions de développement de son secteur.

 

 

Il a eu l'idée de faire un grand rassemblement de toutes les compagnies, de tous les gens de la rue. Cette manifestation s'appelait la “Falaise des Fous”, synthèse des spectacles et des actions menées dans l'espace public les 10 dernières années. Il y avait là une occasion de mesurer ce qui avait été créé. On doit à son opiniâtreté, à sa persévérance, la création d' un Centre National de Création des Arts de la rue.

 

 

Tout d'abord préfiguré à Marne la Vallée (qui est devenue la ferme du Buisson), le Centre National de Création des Arts de la Rue s'installe en 1991 à Marseille.

 

 

C'est ce centre, équivalent à une petite scène nationale, qui a traduit le premier acte d'une politique du Ministère de la Culture en direction des arts de la rue.

 

 

En 1993, la DTS (direction du théâtre et du spectacle) du Ministère de la Culture s'engage dans la création d'autres lieux de fabrique, pour accompagner ces créations de rue, hélas sans moyens (pas de budget pour le fonctionnement).

 

 

Il fallut attendre 1999, avec le ministère Trautmann, pour qu'un ensemble de “mesures nouvelles” accordent les moyens financiers.

 

 

- les festivals : mythologie de la démocratie culturelle

 

 

Le Centre National de Création des Arts de la rue, les “fabriques” sont juste la reconnaissance institutionnelle de ce secteur.

 

 

Aujourd'hui, les lieux de développement des arts de la rue, sont plutôt à trouver du côté des festivals, grands rendez-vous publics. Ces festivals estivaux présentent des créations de plus en plus pointues, avec un public de plus en plus averti. Avec les festivals, le développement des arts de la rue ressemble de plus en plus à celui du théâtre, de la musique et de la danse.

 

 

Une économie s'est instaurée par une logique de diffusion même si elle ne permet pas de faire travailler les 800 compagnies en France. Ce secteur s'appuie sur la subvention (somme toute très modeste en regard de ce qui est consacré au théâtre).

 

 

Les arts de la rue se retrouvent dans le même schéma que la diffusion théâtrale, avec des super théâtres en plein air.

 

 

Certes les festivals ont leur importance, il convient effectivement d'avoir des lieux de référence, d'avoir des publics spécialisés qui retrouvent chaque année les créations. Il n'est pas sûr que les cadres d'un festival offre un champ d'expérience aussi étendu que la ville de tous les jours.

 

 

- une vocation citoyenne

 

 

Les Arts de la rue n'avaient initialement pas engagé leurs productions dans une dynamique de diffusion clé en main, sans rapport avec les lieux. Il s'agissait de descendre dans la rue très politiquement, dans le sens le plus profond, pour faire entendre des visions d'artistes, étonnantes, impertinentes. Il y a beaucoup de mystification sociologique à prétendre aujourd'hui toucher tout le monde, les populations, les citoyens, dans le cadre des festivals.

 

 

Je pense qu'il s'agit avant tout de reconquérir des espaces, parce que, dans nos cités occidentales, très architecturées, très bien construites, pensées, on a tout fonctionnalisé, et cette hyperfonctionnalisation a réduit d'autant nos espaces de liberté. Aujourd'hui pour qu'un designer prémédite avec un cahier des charges un banc public sur lequel on ne peut ni s'asseoir et encore moins s'étendre, c'est qu'on a perdu le sens de vivre ensemble, le sens de l'espace public. C'est à une reconquête d'une idée de la cité que les Arts de la Rue sont en capacité de travailler.

 

 

C'est à ce titre, comme d'autres confrères , que mon travail est souvent de convaincre les collectivités territoriales et de trouver les moyens d'engager les créations de rue, dans une éthique de développement artistique, qui approfondissent ses relations aux mutations de la ville.

 

 

Ce qui m'intéresse, c'est de faire de la surprise urbaine. Si ce matin, je transforme l'abri bus en boîte de conserve, je dis quelque chose. Nous essayons de privilégier des relations à la population, d'engager des lectures sur des “ parcours par coeur”. Nous qui sommes scénographes urbains, et qui ne recourrons pas toujours aux spectacles vivants, nous privilégions ces formes là, visuelles, plastiques, par surprise et inattendues.

 

 

Ce qu'il y a de citoyen, ce n'est pas tant de faire travailler les gens dans la rue, ou dans un théâtre, ou de faire des places à 50 F, de faire des ateliers pour intervertir les rôles et faire croire que par des pratiques artistiques, les gens vont devenir artistes et s'épanouir par une plus value culturelle venue d'en haut. Non, la culture c'est ce qui se passe entre les êtres, entre les murs, entre nous. Il y a du jeu entre. La démarche citoyenne est de se demander comment faire, aujourd'hui pour nourrir ce jeu.

 

 

Le fait d'être dans la rue nous permet, et c'est une chance mais aussi un choix, d'atteindre les gens où ils sont. ce qui est citoyen, c'est l'acte même de positionner les questions intelligentes et de savoir les porter puis de les faire instrumentaliser par les politiques.

 

 

- de nouvelles orientations

 

 

L' orientation que nous voulons donner aux Arts de la rue, c'est une participation dans les projets d'aménagement des villes, d'inscrire les Arts de la rue et la scénographie urbaine dans les programmes de politique de la ville, au même titre que les architectes, les urbanistes. Il s'agit de donner les moyens aux villes d'ouvrir le marché public sur ce secteur, de lancer des appels d'offres, il y a une économie possible de développement dans l'espace public. Ce qui pose problème aujourd'hui, c'est que l'État a positionné les Arts de la rue dans le champ culturel par une politique, des équipements, de la diffusion, alors qu'il y a d'autres choses à inventer, alors qu'il faut être attentif à toutes ces formes qui traversent le quotidien, alors que la vie c'est dehors.

 

 

Cet article a été rédigé à partir d'une conférence publique donnée le jeudi 1er avril 1999, lors du cycle de conférences “les jeudis de la Sorbonne” consacrés au thème “Art et Citoyenneté”.

 

 

Ce cycle de conférences est organisé par le second cycle de Conception et mise en oeuvre de projet culturel de l'Université Paris 1 panthéon - Sorbonne.

 

 

Cette conférence consacrée aux Arts de la rue, a été organisée par Lise Laclavetine, Céline Lepan et Anne Pelletier.

 

 

Sources de renseignements

 

ICI MEME

61, rue de Saint-Mandé

93100 Montreuil

tel : 01 48 57 66 67

fax : 01 48 58 70 80

 

 

LIEUX PUBLICS

Centre National de Création des Arts de la Rue

16 rue Condorcet

13006 Marseille

tel : 04 91 03 81 28

 

 

HORS LES MURS

Association nationale pour le développement des arts de la rue et des arts de la piste

68 rue de la Folie-Méricourt

75011 Paris

tel : 01 55 28 10 10

 

 

LA FÉDÉRATION

Association professionnelle des arts de la rue

contact : Anne Guillot

Mas le Barret

route de Port-Saint-Louis, Arles

 

 

sites internet

www.culture.fr

www.lefourneau.com

www.horslesmurs.asso.fr

www.babel-web.net

www.lieuxpublics.com

 

 

bibliographie

Rue Art Théâtre, Cassandre hors série, octobre 1997

Théâtre des mondes arabes, Cassandre hors série, janvier 1999

La Scène n°7, décembre 1997

La Scène n°11, décembre 1998

La Scène n°12, mars 1999