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 Cinéma et multimédia



ARTS ET MULTIMEDIAS


ACTES 2001


05- CINEMA ET MULTIMEDIA

 

 

« LA FIN DES ILLUSIONS »

 

 

Joël AUGROS, Maître de Conférences à l'Université Paris VIII dans le domaine de l'économie du cinéma et de l'audiovisuel, et Stéphane DOTTELONDE, fondateur du site LiberaFilms, présentent les illusions qui ont émergé suite à la convergence du cinéma et du multimédia et les remettent en cause.


En effet, le rapprochement de ces deux domaines comporte des avantages, mais il ne doit pas uniquement être envisagé en terme de progrès. Ainsi, tandis que Stéphane DOTTELONDE souligne les difficultés qu'il rencontre en ce qui concerne la diffusion de longs métrages sur Internet, Joël AUGROS aborde la question du cinéma et du multimédia sous un angle historique, économique et social.

 

 

Joël AUGROS, Associate professor in film and video economics at Paris VIII University, and Stéphane DOTTELONDE, the creator of LiberaFilms website, present and question the illusions which have emerged after the cinema and multimedia converged.


The fact that these two fields are getting closer may not be as cheering as might seem at first sight. Whereas Stéphane DOTTELONDE underlines the difficulties that he meets when broadcasting films on the Internet, Joël AUGROS takes the question of the cinema and multimedia from a historic, economic and social angle.

 

 

1. Depuis quelques années, on peut observer un rapprochement entre les domaines du cinéma et du multimédia. Inquiétante ou pas, cette convergence les place au coeur de nombreux débats qui en éludent souvent l'approche définitionnelle. Pourtant, n'est-il pas nécessaire, aujourd'hui encore, d'expliquer ce que sont le cinéma et le multimédia ?


Joël AUGROS : La définition du cinéma paraît effectivement évidente au premier abord mais elle ne l'est pas forcément. Par exemple, le 22 décembre 1895 est généralement donné comme date de naissance du cinéma. En fait, il s'agit du jour où les frères Lumière ont organisé, au Café de Paris, la première projection cinématographique payante. Or, d'une part, ce n'était pas la première projection publique de cinématographe et, d'autre part, les frères Lumière n'avaient pas inventé le film, la prise de vue ou la caméra. Néanmoins, cette date est essentielle car elle correspond à la première projection publique payante en salle. Ainsi, c'est moins la technique que le mode de commercialisation qui a permis d'établir la date de naissance du cinéma. On peut dès lors se demander ce qu'est vraiment le cinéma et ce qui incite les gens à se rendre dans les salles. Est-ce les films eux-mêmes, les lieux, l'ambiance ou est-ce encore autre chose ?


En ce qui concerne le multimédia, il est possible de noter deux choses signalées dans ma thèse intitulée Du cinéma à l'industrie des images : les stratégies multimédias de l'industrie cinématographique mondiale.

Dans les années 80, le terme multimédia fait référence aux possibilités qu'ont les compagnies de cinéma, ou de communication en général, d'intervenir sur plusieurs médias les uns à côté des autres. Par exemple, Gaumont intervient non seulement dans les salles, mais aussi avec la vidéo et la télévision. Selon le second sens, « l'objet » multimédia comprend à la fois du son, de l'image, des données ainsi qu'un programme informatique permettant l'interactivité et la modification des différentes données.


Ces deux sens restent dans la langue française mais proviennent de réalités différentes. Actuellement, Internet relève plutôt du second sens.

 

 

2. Stéphane Dottelonde, puisque le cas d'Internet vient d'être évoqué, pourriez-vous nous présenter LiberaFilms ?


Stéphane DOTTELONDE :
LiberaFilms est encore un modeste établissement, mais je pense qu'il est amené à considérablement se développer dans l'avenir. A l'origine, nous sommes deux producteurs de longs métrages ayant eu antérieurement des activités dans le domaine financier. Eric Névé et moi-même nous sommes associés il y a deux ans pour commencer à planifier notre projet. Tel qu'il a été conçu, le site a trait au cinéma mais exclusivement à la diffusion du film. Autrement dit, nous ne sommes pas un site magazine ou d'information. Il ne s'agit pas d'une base de données, mais uniquement d'une activité de diffusion. En tant que diffuseurs de programmes de cinéma, nous proposons des courts métrages et des longs métrages. Depuis peu de temps, nous diffusons également des documentaires. Actuellement, une quarantaine de longs métrages et environ soixante courts métrages sont disponibles sur le site. Ces chiffres ne vont cesser d'évoluer car nous mettons désormais en ligne de l'ordre de cinq longs et cinq courts métrages par semaine.


Nous avons donc dépassé le stade de l'expérimentation et nous envisageons, d'ici six mois ou un an, de proposer à peu près 300 longs métrages et 300 courts métrages.

 

 

3. En quoi LiberaFilms se distingue-t-il des autres sites diffusant des courts ou des longs métrages ?


Stéphane DOTTELONDE :
La différence est que nous sommes toujours partis sur un modèle payant. Aujourd'hui, les longs métrages sont accessibles en paiement à la séance. Ceci correspond à une location de 48 heures au prix de 3 euros soit, un peu moins de 20 francs par film. Par contre, les courts métrages sont pour le moment accessibles gratuitement, mais ce mode de fonctionnement subira peut-être des modifications par la suite. De plus, nous venons de mettre en ligne un système d'abonnement au prix de 5 euros par mois, donc un peu plus de 30 francs, pour une durée minimum de 6 mois. Ce système permet d'avoir accès à tous les films quand on le souhaite. Actuellement, tout le monde dit que l'abonnement représente l'avenir d'Internet au niveau des contenus culturels (musique, cinéma...).


Toutefois, à notre connaissance, il n'existe aujourd'hui dans le monde que trois sites disposant d'un système d'abonnement. Les deux premiers sont américains et le troisième, LiberaFilms, est français. Manifestement, la mise en place d'un système d'abonnement n'est pas évidente.

 

 

4. Pourquoi LiberaFilms reste encore le seul site du genre sur le marché Européen ?

Stéphane DOTTELONDE : C'est une activité extrêmement pionnière. Aujourd'hui, en matière de diffusion de longs métrages sur Internet, il existe probablement une vingtaine de sites. Nous pouvons en répertorier 17 aux USA et seulement trois en Europe, ou plutôt en France (net.cine, prime.film et LiberaFilms).


Par ailleurs, il est surprenant que la Grande Bretagne n'ait pas encore intégré le marché car, a priori, elle s'y destinait. Je pense néanmoins que deux raisons peuvent expliquer ce fait : d'une part, la production anglaise est vraiment dans une situation difficile, notamment parce que les studios américains ont passé de très importants accords de développement avec toutes les petites maisons de production nationale susceptibles de leur fournir des films comme Quatre mariages et un enterrement et Billy Elliot. D'autre part, et ce point ne s'applique pas uniquement à la Grande Bretagne, proposer des longs métrages sur Internet est une expérience risquée. Le nombre de personnes pouvant avoir accès à Internet à haut débit est effectivement beaucoup trop restreint pour que de grandes compagnies ou autres se permettent de réaliser ce que nous nous faisons par passion. De plus, c'est très compliqué techniquement, donc un peu dissuasif pour les gens de cinéma.

 

 

5. LiberaFilms semble avoir été accepté par le milieu du cinéma. Quelle politique avez-vous mise en place à cet effet ?

Stéphane DOTTELONDE : Si nous avions relayé le discours « tartuffesque » d'Internet, la communauté du cinéma nous aurait anéanti. Si nous avions donné l'impression de mettre en péril l'architecture déjà très fragile du cinéma français, où Canal + et les autres chaînes de télévision ont leur rôle à jouer, la coalition des craintes à notre égard aurait été trop forte. Ainsi, nous ne nous sommes jamais présentés en tant que concurrents des modes de distribution traditionnelles. En fait, il me semble que le seul moyen pour nous de survivre et même de nous développer, c'est la contre programmation.


Plus explicitement, non seulement nous concevons Internet comme un système de vidéo à la demande mais aussi comme un mode de diffusion alternatif par rapport à ce qui existe. De cette manière, nous pouvons continuer à diffuser des films qui ne sont pas des succès immédiats. De plus, nous avons la possibilité de toucher un public international. Je pense que l'essentiel consiste à décloisonner les marchés nationaux du cinéma. Pour cela, il faut faire en sorte que les films inconnus, ou du moins non financés par le marché international, continuent à exister. Par exemple, il y a 20 ans, vous pouviez voir des films allemands ou italiens n'importe où. Actuellement c'est impossible or, il y a des réalisateurs exceptionnels dans ces cinématographies.

 

 

6. Pensez-vous qu'Internet vous permette de toucher le monde entier ?

Stéphane DOTTELONDE : Ceci est la première illusion concernant Internet et le cinéma. Internet ne nous permet pas réellement d'avoir accès au vaste monde à cause des prix trop élevés des lignes à haut débit et des incompatibilités de matériel.


Par rapport à la première limite, je dirais que, généralement, on parle de 350 ou 400 millions d'internautes. En réalité, pour ce qui est de l'accès au cinéma sur Internet, il est indispensable de posséder une connexion à haut débit (soit 300 kbit/seconde). Autrement dit, 90 ou 95 pour cent des utilisateurs sont éliminés. Aujourd'hui, il y a environ 5 millions de foyers abonnés à Internet à haut débit dans le monde entier, à peu près 1 ou 1,5 millions en Europe et la France doit comprendre 200 000 internautes à haut débit. A titre de comparaison, lorsque Canal + s'est créée en 1984, il y avait en France 22 millions de foyers pouvant techniquement avoir accès à cette chaîne. En fait, l'accès est limité parce que les prix d'abonnement aux lignes à haut débit sont trop chers. Sur le territoire français, le prix est de 300 francs par mois environ et s'ajoute à cela la location du modem et son installation. Autrement dit, la population réelle d'internautes que nous pouvons espérer atteindre n'est pas de 350 millions, mais potentiellement de 5 millions. Ceci est radicalement différent.


Par ailleurs, indépendamment des problèmes concernant la connexion à haut débit, il existe une guerre industrielle entre les Macintosh et les PC. La plupart des systèmes de diffusion sur Internet sont des systèmes windows qui font en sorte que, pour des raisons de politique anticoncurrentielle, les serveurs ou les logiciels pour regarder les films sur Internet crées des incompatibilités avec les Macintosh ou les navigateurs non windows. D'autre part, le player Quick time (le logiciel développé par Apple pour voir des images sur Internet) ne comprend pas de système de cryptage. Nous ne pouvons donc pas l'utiliser car les ayant droit (les réalisateurs ou les producteurs) nous imposent un système de cryptage pour la diffusion sur Internet. Tout ceci est un véritable inconvénient pour nous car, a priori, notre public est plus adepte de Macintosh que du PC.

 

 

7. On dit souvent que la réglementation est insuffisante sur Internet. Cela vous permet-il de diffuser un plus grand nombre de films ?

Stéphane DOTTELONDE : Croire qu'Internet permet l'accès à tous les films, de n'importe quel point du globe et à n'importe quel moment, est également une illusion. En réalité, à cet égard, il y existe un problème juridique majeur qui suppose un développement spécifique dans ses interventions.


On peut dire, pour simplifier, que deux grands régimes juridiques qui prévalent en matière de cinéma. Dans le régime américain du copyright, le film n'est pas considéré comme une oeuvre mais comme un bien. Ceci signifie que le producteur n'achète pas des droits d'exploitation mais un film dans son entier. De fait, il n'y a pas de droit moral incessible et imprescriptible attaché à l'oeuvre. Autrement dit, le producteur a la faculté de remonter le film, de changer la fin ou la musique, d'interrompre le tournage, de mettre un autre réalisateur, .... C'est donc un bien qu'il a acquis en totalité. A l'inverse, dans le régime du droit d'auteur, le régime qui prévaut en Europe, le producteur n'acquière que les droits d'exploitation stipulés dans un contrat. Ainsi, le réalisateur et l'auteur conservent un droit moral sur l'oeuvre. Ceci veut dire également que, si le mode d'exploitation par Internet n'a pas été explicitement énoncé dans le contrat d'origine, les droits de diffusion sont réputés ne pas avoir été cédés et restent la propriété de l'auteur. Ce régime peut être problématique car, par exemple, Studio Canal, qui possède quantitativement le plus important catalogue de films au monde (entre 5300 et 5900), ne possède pas les droits pour diffuser ses films sur Internet. Pour ce faire, il devrait clarifier chacun des contrats, de chacun des films, en se retournant vers les réalisateurs et les scénaristes pour leur demander d'inclure Internet parmi les différents modes d'exploitation. Autrement dit, il est nécessaire de retrouver les auteurs d'origine et les contrats d'origine pour y inclure une exploitation Internet. C'est un processus qui va prendre beaucoup de temps.


Concrètement, nous ne pouvons pas avoir accès à toutes les richesses cinématographiques existantes car le régime juridique Européen restreint considérablement le stock des films pouvant être mis sur Internet.

 

 

8. En ce qui concerne le DVD, existe-t-il également des limites importantes ?

Joël AUGROS : Il ne faut pas oublier qu'il y a aussi des problèmes de droit derrière le DVD. Si vous faites de l'interactif avec du son, de l'image, de la photo et du texte, il faut à chaque fois que les détenteurs de droit autorisent ce type d'utilisation. Ceci peut faire croître le coût du DVD de 20%.


De plus, il faut payer les personnes capables de concevoir ces «objets » interactifs. Dans la mesure où il s'agit d'un métier très spécifique et difficile, la rémunération peut être importante.


Par conséquent, il faut savoir qui est prêt à mettre le supplément du coût pour acheter des programmes véritablement interactifs?

 

 

9. La chronologie des médias ne constitue-t-elle pas une autre limite quant à un possible accès à toutes les richesses cinématographies ?

Stéphane DOTTELONDE : Effectivement, la chronologie des médias constitue une seconde limitation. Une fois encore, ce système n'est pas strictement identique aux U.S.A. et en France. Sur le continent américain, la chronologie est respectée par la profession mais elle n'est pas imposée. En Europe, en revanche, elle a un caractère juridique.


En France, la chronologie des médias c'est : d'abord la sortie en salle puis, six mois plus tard, toujours en calculant à partir de ce point zéro qui est la sortie en salle, c'est la sortie vidéo et DVD. Neuf mois plus tard, c'est la fenêtre du pay per view. Un an plus tard, c'est au tour des chaînes cryptées (TPS et Canal +). Enfin, à condition qu'elles soient productrices du film, les chaînes en clair comme TF1, M6 et France Télévision peuvent diffuser le film deux ans après sa sortie en salle.


Dans le cas contraire, ces chaînes seront contraintes d'attendre trois ans avant toute diffusion. Ainsi, en France, si l'on respecte la chronologie des médias, un film n'est pas disponible pour une diffusion Internet avant trois ou quatre ans. Concernant les films américains diffusés en France, les grands studios Hollywoodiens passent généralement des accords, pour leur production des cinq prochaines années, avec Canal + ou TF1. Ayant acquis l'exclusivité d'un film sur le territoire français pour un certain nombre d'années, ces chaînes ne peuvent pas accepter une diffusion parallèle sur Internet.


Ainsi, les films récents n'ont pas le droit d'être disponibles sur le réseau. Aujourd'hui, c'est un mode d'exploitation qui vient après les autres dans la chronologie des médias.

 

 

10. La convergence du cinéma et du multimédia offrirait des réalités réjouissantes pour la création. Avez-vous eu l'occasion de le vérifier et que pensez-vous des oeuvres réalisées spécifiquement pour le Web ?

Stéphane DOTTELONDE : Ceci est la troisième illusion concernant Internet et le cinéma. On a beaucoup raconté qu'Internet permettrait à des cinéastes inconnus ou à des jeunes créateurs de montrer leur production et que les grands studios s'empresseraient de leur proposer d'immenses budgets pour tourner leurs films. Pour corroborer cela, on a pris un ou deux cas et on en a fait des mythes vivants. Or, la plupart du temps, on confond deux choses : le cinéma numérique et Internet.

Le cinéma numérique touche à tout ce que peut faire l'informatique et notamment les logiciels d'effets spéciaux permettant, à des coûts très abordables, des trucages exceptionnels pour la réalisation d'un film. Donc, il y a d'un côté le cinéma numérique qui a été utilisé pour tourner Titanic ou Le Pacte des loups et, de l'autre côté, Internet, qui est une chose radicalement différente. LiberaFilms existe depuis neuf ou dix mois et nous sommes très déçus par ce qui pourrait être de la création purement Internet, c'est à dire incluant des aspects interactifs. Autant on peut voir des choses très intéressantes dans le cinéma numérique autant, pour ce qui est de la création proprement Internet permettant l'interactivité, on a des choses extrêmement décevantes. En fait, le seul film qui, selon moi, est une réelle innovation sur Internet s'intitule The new arrival et peut être regardé sur le site atomfilm.com. Il s'agit d'un film tourné à 360° offrant à l'internaute la possibilité de cliquer sur l'image et de choisir le cadrage.

 

 

11. Internet est-il le seul média ayant donné naissance à de tels mythes ?

Joël AUGROS : Non et c'est d'ailleurs pour cette raison que je vais adopter un angle d'attaque beaucoup plus large que celui d'Internet. En fait, je pense qu'il peut être intéressant d'évoquer le débat existant sur les médias en général.


Régulièrement, on nous présente des techniques comme étant nouvelles et on les accompagne d'un discours « révolutionnaire » alors que les discussions sur la communication datent des années 40 et 50. Quand on regarde l'histoire de ces débats, on s'aperçoit que beaucoup de choses ont déjà été dites. Pour preuve, les textes des années 70 sur l'arrivée de la vidéo exposent exactement les mêmes mythes ou illusions. Tout d'abord, le mythe selon lequel les jeunes créateurs vont pouvoir se révéler et les majors vont s'écrouler sous le poids de leurs contradictions. Ensuite, l'idée consistant à croire que tout le monde aura accès aux films, etc. Mais ça ne s'est pas passé comme ça. A ce sujet, il est intéressant d'aller voir dans l'histoire des médias car pratiquement aucun ne s'est développé comme les initiateurs l'avaient envisagé.


Que ce soit le téléphone, le cinéma ou d'autres médias. D'ailleurs, des penseurs comme Philippe Breton ou Dominique Wolton réfléchissent actuellement sur ce qu'est Internet, sur ce que ça représente, et détruisent les illusions qui sont autour. Au départ, Internet a été développé dans une logique de mise en relation des communautés universitaires et de partage des savoirs. Toutefois, cette idée était un peu illusoire car il ne suffit pas que les connaissances, ou les films, soient mis à disposition pour qu'on sache comment les utiliser. Aujourd'hui, des mythes se fixent sur Internet mais ils étaient auparavant sur d'autres segments de la communication. Bill Gates, un des grands « penseurs » de la communication moderne, croit par exemple que l'on arrivera, grâce à la société d'information et à ses logiciels, à un capitalisme sans heurts.

 

 

12. Stéphane Dottelonde, vous paraissez tellement pessimiste qu'on est tenté de vous demander ce qui vous a incité à diffuser des longs métrages sur Internet.

Stéphane DOTTELONDE : Deux choses nous ont convaincues de nous lancer dans la diffusion de films sur Internet car elles ont un impact éditorial très fort : d'une part, il y a la possibilité de faire de la vidéo à la demande, et c'est ce qui est unique avec Internet. D'autre part, et c'est ce qui nous semble porteur d'avenir sur Internet, les coûts de diffusion des films à une échelle internationale sont très bas.


Par rapport au premier point, la télévision par câble ou par satellite peut aujourd'hui, au maximum, pratiquer le pay per view : vous avez une diffusion qui commence à 20 heures et si vous souhaitez voir le film, vous l'achetez. Malheureusement, si vous arrivez à 20h10, vous ne voyez pas le début du film. Avec ce système, les règles de programmation sont très strictes. Par contre, si vous faites de la programmation en vidéo à la demande, vous offrez un certain confort à vos utilisateurs. C'est un réel atout car, à peine arrivé sur le site, l'internaute peut visionner le film qu'il désir. Ceci à condition de privilégier le streaming au téléchargement.


L'avantage de la vidéo à la demande est que nous avons la capacité de stocker les films de façon pratiquement infinie. Vis à vis des réalisateurs et des détenteurs de droits, c'est un argument extrêmement important car leur hantise est que le film soit non seulement retiré des salles parce qu'il n'a pas été un succès immédiat mais soit aussi refusé pour une diffusion vidéo ou télévisuelle.


Or, dans notre cas, même si le film ne connaît pas un grand succès, nous avons la possibilité de le soutenir et de continuer à le diffuser.


Le deuxième avantage concerne, je le rappelle, le coût de diffusion des films sur Internet. La diffusion d'un film en salle, puis en vidéo et à la télévision, représente un coût considérable. Par exemple, on ne peut pas espérer sortir un film en salle pour moins d'un million de francs (publicité et frais d'édition compris), même si la sortie concerne uniquement le territoire. Par ailleurs, une édition vidéo ou DVD coûte au minimum 500 000 francs. Ainsi, les coûts de diffusion sont tellement important que les circuits traditionnels se concentrent de plus en plus sur les films commerciaux, à savoir, les films américains. Ce mode de fonctionnement laisse de moins en moins de place aux cinématographies nationales. Par conséquent, il est de plus en plus compliqué pour les films Italiens, Espagnols ou Anglais d'être projetés dans leur propre pays ou à l'étranger. Pourtant, certains sont d'une très grande qualité. Il est également de plus en plus difficile de voir des films Turcs ou Iraniens.


Donc, le plaisir de LiberaFilms, c'est de pouvoir montrer des films à une échelle internationale et avec des coûts de distribution limités. Certes, ceux-ci ne sont ni des films récents ni des blockbusters mais il faut leur permettre d'exister et de trouver un public ailleurs que dans leur pays de production.

 

 

13.Le public est-il réellement intéressé par toutes les nouvelles possibilités qui s'offrent à lui?

Joël AUGROS : La question centrale est celle des usages sociaux et des possibilités techniques. Aujourd'hui, celles-ci sont innombrables en termes de diffusion et de production, mais que vont-elles donner ?


Je vais pour cela m'appuyer sur une publicité pour la carte bleue que vous connaissez certainement. Nous pouvons y voir deux touaregs regardant Chantons sous la pluie, en plein désert. La technique est présentée comme formidable mais, ici, il y a trop d'éléments donnés comme acquis alors que ce n'est pas forcément le cas. Par exemple, par rapport à notre sujet, on peut se poser un certain nombre de questions concernant les possibilités de distribution et d'approvisionnement : où est-il possible d'acheter un DVD en plein désert ? Peut-on brancher sa ligne de téléphone pour télécharger des fichiers visibles sur Internet ? Comment payer ?


Enfin, et cette dernière question me paraît essentielle, est-ce que les touaregs ont envie de voir Chantons sous la pluie ?


Par ailleurs, mais toujours par rapport aux usages sociaux, la Warner a câblé 5000 foyers à Orlando. Cette expérience a montré que les gens n'étaient pas forcément intéressés par la vidéo à la demande, même gratuitement. En fait, une fois rentrés chez eux, les gens n'ont plus envie de pianoter sur un clavier car cela ressemble trop à ce qu'ils font toute la journée.

 

 

14. Le cinéma est plus souvent considéré comme une industrie plus ou moins rentable qu'un art. Quelles sont les conséquences de cette logique marchande ?

Joël AUGROS : Par rapport à cela, je voudrais parler de l'économie du cinéma américain car elle se trouve de plus en plus au centre de contradictions obligeant parfois le cinéma à naviguer entre les écueils. Il y a énormément d'intervenants sur ce marché et il est important de comprendre leurs stratégies pour savoir comment le cinéma peut se retrouver au milieu de cela.


Dans le domaine de la télévision, les fabricants d'appareils ont poussé ces dernières années à ce que soient adoptées de nouvelles normes. Ainsi, on passe à la télévision digitale parce que, derrière, il y a une volonté de renouveler le parc des téléviseurs afin de relancer la croissance. En même temps, on introduit une nouvelle forme de télévision puisqu'on n'aura plus une dizaine ou une vingtaine de chaînes mais des centaines. Par conséquent, ça va changer les problèmes de diffusion des films. Les fabricants de micro-ordinateurs adoptent également une logique de relance des achats dans la mesure où, là aussi, les ventes commencent à stagner. Cette relance passe en fait par la construction d'appareils multimédias. La situation n'est pas différente en ce qui concerne les fabricants de consoles de jeux vidéo qui sont conduits, pour des raisons internes de développement et de concurrence, à mettre en place des consoles de plus en plus puissantes. Par exemple, la dernière console de Sony n'est pas présentée par la publicité comme une simple console de jeu mais comme un centre de loisir interactif.


De tout ceci, il faut retenir que les trois systèmes que je viens de présenter tendent à se confondre. En effet, il peut y avoir une convergence entre les trois au niveau des appareils. D'abord, les consoles de jeu ressemblent de plus en plus aux micro-ordinateurs. Ensuite, les télévisions vont bientôt avoir des disques durs leur permettant de proposer des interactions que seuls les ordinateurs pouvaient offrir jusque là. Il y a donc des enjeux dépassant totalement l'industrie cinématographique, mais pouvant tout de même influer sur le cinéma.


Le grand secteur des télécommunications entre également en jeu. Les compagnies de télécommunications sont en concurrence très forte les unes avec les autres. Aux U.S.A., il y existe des pesanteurs économiques telles que les seuls moyens de croissance à la disposition des compagnies sont, soit le rachat d'autres compagnies identiques ou la reconcentration, soit l'offre de services différents de ceux qui étaient proposés jusqu'alors. Donc, là aussi, une convergence s'opère entre des sociétés qui jusqu'à présent faisaient des métiers différents.


La conséquence directe de tout cela est qu'on a de plus en plus de moyens de diffusion de l'image qui s'accumulent les uns aux autres.


Pour finir avec cette question, je vais vous présenter un dernier exemple des problèmes de convergence à propos du DVD. Au début de la mise en place du DVD, il y a eu une friction assez importante entre Hollywood et les fabricants de logiciels. Microsoft, entre autres, voulait des DVD universels qu'on puisse lire partout car, contrairement à ce qu'on peut croire, le piratage peut être intéressant en termes de développement. En effet, c'est parce que Windows a été piraté qu'il s'est étendu sur l'essentiel des PC et que les gens se sont équipés rapidement.


Par contre, Hollywood refusait catégoriquement cette possibilité de piratage, notamment pour des raisons de chronologie des médias. Finalement, les fabricants ont réalisé des DVD avec des systèmes de protection performants car ils avaient besoin des supports Hollywoodiens pour vendre leur technologie.

 

 

15. A propos de l'interactivité, pensez vous que la fusion entre le jeu et le cinéma est en train de s'opérer ou, au contraire, qu'on restera dans deux catégories et deux logiques bien différentes ?

Joël AUGROS : Il y a effectivement eu une série de jeux fait à partir de films. Simplement à titre d'exemple, il arrive dans certains films qu'on tourne des scènes supplémentaires en vue d'une utilisation pour jeux vidéos. Ce qui est assez marquant par ailleurs, c'est que les jeux mythiques ne sont pas forcément tirés de films ayant rencontré un franc succès.


En fait, ces jeux plaisent parce que les films étaient, dès le départ, fondamentalement plus proches des jeux vidéos que du cinéma. Ainsi, dès qu'un marché semble se dessiner, les majors lancent un peu comme des »tentacules » pour voir comment cela va évoluer.

 

 

16. L'évolution des technologies permet aujourd'hui au cinéma d'être interactif. Pouvez-vous expliquer ce que cela signifie et s'il s'agit vraiment d'un progrès ?

Joël AUGROS : Avant de parler du cinéma interactif et de multimédia, il faut parler du cinéma numérique car il est très difficile de faire du multimédia avec des bandes classiques ou des pellicules. Contrairement à ce qu'on croit, Hollywood s'adapte assez vite aux nouvelles technologies.


D'ailleurs, le numérique est aujourd'hui aussi bien utilisé au stade de l'écriture du scénario et de la recherche des costumes ou des décors, qu'au stade de la construction du film. Dans le tournage et dans la post-production, il est possible de faire, comme l'a dit George Lucas, un film tout en numérique.


En effet, on peut réaliser un film uniquement avec des décors ou des acteurs virtuels, etc. Avec le cinéma analogique, on monte simplement les scènes plan après plan alors qu'avec le cinéma digital, tel qu'il a été mis en place par Hollywood, on peut faire le montage sur l'image même en ajoutant ou en retirant des éléments. Tout cela a eu une grande importance quant à la définition des métiers car ceux-ci ont désormais tendance à fusionner. Par exemple, à l'heure actuelle, la post-production sur ordinateur permet pratiquement de se passer d'un directeur de la photographie sur un tournage. Ceci était impensable il y a quelques années.


Le cinéma digital offrant toutes les possibilités que nous venons d'évoquer, on a commencé à envisager un cinéma multimédia ou interactif. Ainsi, on a pu voir des films interactifs dans un certain nombre de salles. Concrètement, le spectateur avait un boîtier de commandes et pouvait demander que le héros embrasse la fille, ou au contraire, ne l'embrasse pas. Et en fonction des demandes majoritaires de la salle, on passait telle ou telle partie du film. Ce système n'a absolument pas fonctionné dans les cinémas. Toutefois, cette idée d'interactivité a parfois été reprise sur les DVD : le spectateur peut modifier les décors ou le cours de l'histoire.


En réalité, l'interaction est techniquement possible mais non souhaitée intellectuellement. Pour preuve, les objets multimédias, dont les DVD, sont généralement très peu interactifs. On y apprend comment le film a été fait, le réalisateur explique éventuellement pourquoi il a tourné telle ou telle scène, mais on en reste là.

 

 

17. Ainsi, le cinéma interactif est possible, mais presque inexistant sur le marché. Est-il possible d'expliquer plus précisément pourquoi ?

Joël AUGROS : Il me semble que le public actuel n'a pas envie d'interactivité. Fondamentalement, les gens veulent qu'on leur raconte une histoire avec un début et une fin.


Si vous changez la fin de l'histoire du chaperon rouge à un enfant de cinq ans, il vous rappelle à l'ordre en vous demandant de lui répéter la même histoire que d'habitude.

 

 

18. Pensez-vous que les richesses du monde cinématographique réclament une médiation pour être mieux appréciées ?

Joël AUGROS : Au-delà des différentes limites qui ont pu être présentées, je pense que les gens ne s'intéresseront pas davantage au cinéma sans un accompagnement éducatif ou de médiation. En effet, il ne suffit pas de mettre un film à disposition pour qu'il soit regardé. Le marché ne fonctionne pas comme cela.


Par exemple, il a fallu plus que la simple mise en vente de vidéos pour que les gens achètent des films muets. De même, si on veut que les personnes de l'Oklahoma regardent les films européens, il faut éduquer les publics ou proposer des médiations pour chaque film.

 

 

Stéphane DOTTELONDE : En effet, nous nous rendons compte que les internautes ont besoin de cette médiation ou d'un accompagnement. Pour l'instant, nous leur proposons des interviews, des articles de presse et des clips. Ceci n'est pas suffisant, mais il s'agit d'un travail très long qui nécessiterait toute une équipe. Nous avons prévu de mettre en place un réel système de médiation, mais il nous faut encore un peu de temps.

 

 

19. Enfin, pensez vous qu'il existe des limites au domaine du multimédia?

Joël AUGROS : Une fois encore, cela dépend du sens que l'on donne au terme multimédia mais, au niveau de la création, les possibilités sont extraordinaires. Pour appuyer cette idée, nous pouvons évoquer le film Titanic car, contrairement à ce que l'on peut croire, ce ne sont pas les deux héros qui jouent les scènes périlleuses mais des cascadeurs.


Ultérieurement, les images sont retravaillées pour permettre de remplacer leur visage par celui des acteurs. Je ne pense donc pas que ce soit la technique qui pose des limites mais plutôt le public, et ce pour des raisons financières. Effectivement, tant que les consommateurs ne seront pas prêts à payer le surcoût qu'entraîne l'intervention du multimédia dans le domaine du cinéma, le marché ne se développera pas.

 

 

Stéphane DOTTELONDE : Paradoxalement, il me semble que la limite est plus du côté de la création que du côté de la diffusion. En dépit de toutes les évolutions techniques constatées depuis la création du cinéma, le film a toujours un format à peu près équivalent avec des écritures de scénarios qui n'ont pas connu de grande évolution, si ce n'est qu'on peut faire couler un peu plus de paquebots et provoquer davantage d'explosions dans New York. En fait, on constate une fois encore que ce n'est pas la technique qui fait la création.

 

 

Cet article a été rédigé à partir d'une conférence publique donnée le 22 mars 2001, lors de la 11e édition du cycle de conférences intitulé « Les jeudis de la Sorbonne ».

 

 

Organisé par les étudiant en licence de Conception et mise en oeuvre de projets culturels et Bernard Darras, Professeur à l'Université Paris 1, le cycle est consacré à la thématique « Arts et Multimédia ».


Dans ce cadre, Hélène Abinal-Ulloa, Delphine Gallet, Mathilde Gautier et Chloé Madalinski ont organisé la conférence « Cinéma et multimédia ».

 

 

Nous tenons à remercier Joël Augros et Stéphane Dottelonde pour leur disponibilité ainsi que leur participation à notre conférence.