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Corps, techniques et société

PROBLEMATIQUE GENERALE :

Penser un entre-deux


Le projet initial et global du GT41 a été de penser le corps et les techniques comme un seul et unique objet de recherche, donc de chercher à abolir les frontières qui bornent deux domaines de recherche le plus souvent distincts, et qui séparent notre discipline élective (la sociologie) d’autres sciences humaines également intéressées par cet entrecroisement.

Le désir de lier ce qui est habituellement pensé de manière hétérogène dans la recherche, ne signifie pas l’ignorance de ce qui nous précède dans cette pensée conjointe, mais au contraire la nécessité de s’appuyer sur une triple tradition : celle de la sociologie des techniques (A. Gras, B Latour), celle des Science and Technology Studies (STS ; B. Bensaude) et celle de la sociologie du corps (J-M. Berthelot, S. Clément, et M. Druhle, Le Breton, L. Boltanski, P. Bourdieu), elles mêmes historiquement précédées par l’anthropologie et l’ethnologie, qui n’ignorent depuis leurs origines, ni les techniques (L. Morgan, A-G. Haudricourt), ni le corps (R. Hertz, G. Bateson, M. Mead, F. Loux, Y. Verdier, E. de Martino). Lier ce qui se pense le plus souvent de manière hétérogène, à la remarquable exception de Marcel Mauss, ne saurait réduire le projet à une pensée de l’interstice. Notre objet nous conduit à « une pensée de l’entre-deux » qui se veut une accentuation, une mise au jour de problématiques que nous pensons originales.

Très peu de travaux portent actuellement sur les croisements et les intrications entre les corps et les technologies contemporaines, à l’exception des études féministes (B. Duden, D. Haraway, R. Maines) qui considèrent le corps des femmes comme « lieux techniques ». Il s’agit pourtant d’une question ancienne que Marcel Mauss a abordée en identifiant le corps comme lieu « physique » – dans son épaisseur et dans sa chair – dans lequel une société inscrit et transmet ses valeurs. Mais c’est à la suite de George Balandier que notre approche vise à dépasser l’archéologie inscrite dans les corps pour prendre en compte les sociétés en devenir, leurs dynamiques et leurs changements, en explorant les nouveaux mondes socio-techniques qui informent les corps contemporains. Les corps se constituent alors en lieux autant physiques que symboliques dans lesquels la société inscrit ses conceptions de l’humain.

Ce constat nous permet de nous positionner par rapport à une grande thèse de l’anthropologie scientifique, celle d’André Leroi-Gourhan par exemple, qui décrit le devenir humain comme un processus d’extériorisation des fonctions biologiques dans les techniques. L’homme s’est humanisé en fabriquant des outils détachés de son corps. L’amovibilité technique serait une formule biologique originale inventée par un vivant particulier pour résoudre le problème de l’adaptation. L’objectivation, l’extériorisation technique, serait donc une condition essentielle du processus de l’hominisation. Hannah Arendt insiste elle aussi sur le fait que l’objectivité technique est une modalité de base de la condition humaine. L’existence humaine prend son sens et ne peut ainsi s’établir que dans un monde artificiel d’objets durables – des œuvres – qui s’oppose au pouvoir d’érosion de la nature.

Les nouveaux dispositifs techniques viennent questionner autrement cette thèse puisque désormais les objets ne sont plus nécessairement détachés du corps mais peuvent lui être annexés ou être placés dans une proximité qui remet en question la frontière externe/interne. Les exemples de la biométrie (G. Dubey, X. Guchet) ou des nanotechnologies (M. Maestrutti) appliquées à la médecine ou à la communication évoquent une sorte de désobjectivation technique avec incorporation de la technique dans le corps. Cependant ces discours d’accompagnement doivent là encore être confrontés à la tradition anthropologique et philosophique et soulèvent notamment la question de savoir si ces nouveaux « objets » peuvent constituer un monde au sens de Hannah Arendt, à l’intérieur duquel une existence humaine (bios) pourra se manifester. Ces nouveaux « objets » n’existent pas encore et rien ne permet d’affirmer avec certitude qu’ils existeront et que nous assisterons à cette régression anthropologique. Notre constat actuel est que le corps reste, malgré tout, « central » et pas assez pris en compte par la sociologie des techniques dans sa spécificité charnelle autant que cognitive. Il est un lieu de « résistance », qui trouve sa place même dans les processus les plus poussés d’automation (du cockpit des avions de combat, par exemple), mais il est aussi traversé continuellement par des instances de pouvoir et de normativité, des stratégies de façonnement et d’adaptation qui tentent de le définir, de le mettre à distance, d’en neutraliser la présence (y compris la présence du corps mort).

Ainsi les perspectives anthropologiques et philosophiques rejoignent-elles celle de la sociologie : le corps ne peut se penser ni comme totalement social, ni comme totalement individuel. Il est sans cesse pris dans une dynamique sociale de façonnement réciproque qui se fait constamment avec et à travers les systèmes et les objets techniques qui constituent notre dimension d’existence.

Le cadrage socio-anthropologique

L’objet « corps et technique » ouvre lui-même une perspective qui ne saurait rester mono-discipinaire. La socio-anthropologie, dans ce qu’elle offre comme ouvertures à la transdisciplinarité et à la complexité (E. Morin), fournit un cadre innovant pour aborder cet objet. Seul le dialogue des disciplines nous semble à même d’éclairer le parcours. Aussi nous semble-t-il indispensable de recourir :

- à la sociologie, dans ce qu’elle éclaire le lien social, les logiques de dominations et de résistances.

- à l’anthropologie parce que nous faisons l’hypothèse qu’une redéfinition de l’humain est en jeu (cf ci après). L’anthropologie oblige au décentrement : regarder ailleurs, pour mieux regarder ici ; conjuguer endo- et exo- tique. Saisir les questions de substances avec Maurice Leenhardt, par exemple, pour penser la nature de notre substance modifiée par les techniques : tels sont les décentrements et les détours que (nous) permet l’anthropologie.

- à l’histoire, parce qu’elle nous évite de tomber dans l’écueil de l’évolutionnisme.

- à la philosophie dans ce qu’elle apporte au débat sur l’objectivation technique, sur la partition entre nature et culture, naturel et artificiel…

Cette pensée de l’entre-deux (où le « un » serait la sociologie, et le « deux » toute science humaine, ou non humaine qui nous semblerait utile à l’étude de nos objets) ne peut donc être réduite à une pensée des interstices. Elle nous rend sensible aux mouvements, aux dynamiques, aux recompositions. L’objet « corps et techniques » dépasse même les exigences des usages des seules sciences humaines et sociales pour cohabiter avec les sciences dites « dures » : ergonomie, ingénierie, biologie, médecine. Cette transdisciplinarité, parce qu’elle échappe à l’enfermement, nous conduit à penser ensemble l’individu et le social, le local et le global.

La question du lien social : des corps et des techniques 

Dans le quotidien, le corps est ce « Je » qui fait la chair de notre rapport au monde et à autrui. Le lien social est à l’épreuve de nouvelles techniques ; nos recherches nous le montrent. Il est repensé, projeté, extrapolé. Comment « exister ensemble » dans ce monde là ?

Le « brouillage du proche et de l’éloigné » (P. Bouvier, 1995) traverse aussi les corps. Le soi se construit avec le corps, dans le rapport au monde qui passe par la chair. Mais il pourrait tout aussi bien (et de plus en plus) se construire avec les machines, ou par le recours aux techniques qui, en agissant sur le corps, pourraient devenir ces nouveaux « lieux » de fabrication, amélioration, élaboration de soi. Le politique et le social ne sauraient ignorer ces « lieux », quand ils n’en seraient pas eux même les concepteurs ou les manipulateurs. Quel système, quelle société « choisissent » les orientations « corps et techniques » que nous étudions ? Quelles sont les formes des biopouvoirs (M. Foucault, N. Rose), les « gouvernements des corps » (D. Memmi) à l’œuvre?

« Lorsqu’on invente une machine, on invente une relation sociale » affirme Alain Gras. Les technologies que nous étudions sont redevables des macro-systèmes techniques. Elles ne peuvent donc pas être analysées sans contextualisation : sociale, historique, politique. Le lien social est aujourd’hui caractérisé par le fait d’être formaté par les médias et les institution), instrumentalisé (par l’individualisme). A coté de ces grandes tendances, on peut aussi repérer des formes nouvelles d’ « entre-soi », plus rares, mais dans l’affirmation de liens collectifs. Ils relèvent de formes tactiques (selon la typologie de Michel de Certeau) et s’expriment dans les « arrangements » qui permettent « d’assumer les carences symboliques » de la société technologique. Entre individu et société, les dynamiques restent.

La socioanthropologie du corps et des techniques doit savoir saisir les mutations, comme repérer, sous l’avènement, le tendanciel, le fugace, les résurgences, les permanences. Les frontières, les limites, les interstices, les crises et les mutations (G. Balandier), les endoréismes (P. Bouvier) sont ces « non-lieux » d’où l’on peut tenter de comprendre des logiques sociales en cours.

 

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