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Le centre (suite)

Le Centre a pour caractéristique de réunir un ensemble d’enseignants-chercheurs de référence de leur domaine, très actifs et qui font sa notoriété et d’avoir une très grande attractivité pour les jeunes chercheurs. Il a acquis une capacité d’innovation intellectuelle, par la discussion et la confrontation des différents courants de la pensée contemporaine : approches analytiques et phénoménologiques de la normativité de l’expérience, convergence de la philosophie du langage ordinaire et des approches foucaldiennes du langage et de la vérité; comparaison et discussion des approches analytiques et des approches plus classiques des théories de la justice et de l’Etat, des régimes de normativité, de la démocratie… ; débats sur le réalisme moral et les pouvoirs de la règle ; confrontation des approches fondées sur les théories de l’art, et sur l’expérience esthétique, la pratique de l’art, les cultures populaires... Il est également attentif au développement des nouvelles technologies et méthodologies de participation, de concertation et travail collaboratif, comme ont pu l’illustrer l’organisation d’un atelier participatif et coopératif sur la justice environnementale, ainsi que l’élaboration, de concert avec l’ENSAM, d’une cartographie collaborative des sources et processus de la mise en vigueur de norme.

 

L’ensemble de ces confrontations a permis une élaboration pluraliste de la notion de normativité et sa nouvelle conceptualisation interdisciplinaire, notamment dans le cadre de la réflexion collective et interdisciplinaire (de la philosophie aux sciences de l’ingénieur en passant par l’histoire et le droit) dans le projet Norma.

 

Un point fort du Centre est l’exhaustivité des compétences de l’unité sur la philosophie présente et les normativités contemporaines : philosophie politique et sociale, philosophie du droit, philosophies de l’expérience, théories de la justice et de l’injustice, philosophie du langage ordinaire et actes de langage, pragmatisme, épistémologie et politique autour de Foucault, esthétique contemporaine, philosophie des religions, philosophie de l’environnement, esthétique et histoire de l’art...

 

Un autre trait de l’unité est sa capacité d’innovation et de prise de risque intellectuel ainsi que son ouverture aux thématiques émergentes : éthique sociale, éthique environnementale et animale, religions, multiculturalisme et nouveaux droits, capabilités et empowerment, études sur le handicap, études de genre et éthique du care, performativité, théorie politique et sociologie des relations interethniques, mobilisations, démocratie radicale, philosophie de la culture, philosophie environnementale, études des séries télévisées… ont été dans sa palette de compétences et d’activités ces dernières années et l’ont placée en position de leader sur plusieurs thèmes encore peu développés en philosophie, relevant de l’émergence des normes et des concepts dans les pratiques sociales et la vie ordinaire.

 

L’unité est arrivée au maximum de ce qui peut être accompli dans le cadre d’une EA d’excellence « petite » et doit se développer dans un contexte plus ambitieux, celui d’une grande unité pluridisciplinaire sur les normativités contemporaines.

 


Argument du projet commun

 

Le point de départ du projet commun est fourni par le contexte de la globalisation et par le contraste qu’il fait immédiatement apparaître : le travail d’harmonisation des normes produit notamment par les institutions supra-étatiques s’accompagne d’une démultiplication des instances et des demandes normatives, qui mêlent désormais aux prescriptions politiques et économiques les revendications issues des modes de vie, des convictions religieuses, des exigences du goût et de la culture. La norme s’en trouve modifiée dans sa nature et avec elle le régime général des normativités contemporaines. Ce qui aujourd’hui fait norme se laisse de plus en plus difficilement dériver d’une source unique. L’impression d’une fragmentation est encore accentuée par la manière nouvelle dont les normes politiques, sociales, scientifiques, religieuses et esthétiques se nouent ensemble. La transformation des normes juridiques par les pratiques sociales nécessite la mise en œuvre de nouvelles compétences d’analyse. L’expertise conjuguée – et inédite – des philosophes et des juristes offre la possibilité d’embrasser ce qui peut se présenter la diversité des formes de la production contemporaine des normes, en allant de l’ontologie et des définitions des normes, des règles de la connaissance et du langage, aux codes de la politique et des droits et aux normativités immanentes aux interactions humaines (illustrées en particulier par les formes spontanées de coordination et de coopération soutenues par des principes d’arrière-plan et par les formes d’action collective structurées par des principes en dehors de la mise en vigueur de type juridique, à l’instar de nombre d’initiatives dans les champs de la Responsabilité Sociale et Environnementale, du développement durable, de l’Investissement Socialement Responsable, de la Finance Durable ou dans divers champs de la déontologie ou de l’éthique d’organisation).

 

La question des normes est une question politique, juridique, morale, religieuse, esthétique. C’est aussi et d’abord une question de philosophie première, ayant trait à la définition même de l’esprit, qui, comme telle, met en jeu des aspects métaphysiques et cognitifs, au croisement de l’ontologie (que sont les normes ? et à quoi s’appliquent-elles ?), de la philosophie du langage et de la philosophie de l’esprit.

 

Il n’est pas nécessaire de souligner la centralité du débat sur ce problème en philosophie aujourd’hui. La philosophie contemporaine, dans ses partages constitutifs – éclatement de ses champs spécialisés comme fossés entre les grandes traditions héritées du XXe siècle, au premier chef entre philosophies dite « continentale » et « analytique » – est confrontée à l’évidence du naturalisme. Forts des progrès enregistrés au XXe siècle par les sciences factuelles, de nouveaux discours surgissent, qui donnent toujours plus aux dimensions normées de l’existence humaine le statut de simples faits objets de savoirs de fait, quand ce n’est pas purement et simplement de phénomènes naturels. Face à cette montée en puissance du naturalisme, la réflexion sur le sens et le statut des normes en tant que structures définitionnelles du mental ou de ce qu’on appellerait traditionnellement la sphère de « l’esprit », dans ses différentes dimensions constitutives, s’est ouverte à nouveau.

 

Comment faire droit au fait que nous vivions dans un univers de normes, et que cette normativité soit déterminante du sens de l’existence humaine, sans faire de ces normes une transcendance coupée de la réalité, et pour ainsi dire un empire dans un empire ? Telle est la question autour de laquelle tourne une bonne part de la philosophie contemporaine.

 

Les solutions envisagées varient suivant les écoles et les traditions, mais le problème est largement commun, en rencontre avec les interrogations des autres disciplines normatives, et on peut le dire dans une large mesure structurant pour le champ des recherches actuelles. Faut-il, contre le naturalisme réductionniste de la « première nature » (physicaliste, ou biologisant, encore qu’il y aurait précisément à faire des différences sur ce point), soutenir un naturalisme de la « seconde nature », qui maintiendrait l’irréductibilité des normes tout en ménageant pour elles la possibilité voire la nécessité d’une incorporation ? Ou bien se poser la question suivante : raisonner en termes de « seconde nature » sociale ou culturelle, n’est-ce pas reconduire tacitement le présupposé intact de la première, qui exercerait alors comme une forme de contrainte externe sur la seconde ? Le caractère fondamentalement appliqué et incarné des normes, du reste, dépend-il de la possibilité d’isoler une telle « seconde nature » comme, dans la nature, une forme d’état d’exception, ou ne résulte-t-il pas plutôt de la logique même du concept de « norme », qui ne renvoie de toute façon à rien d’autre, à chaque fois, qu’à une certaine mesure de la réalité ?

 

Épistémologie, ontologie, expression des normes

 

Telles sont les questions générales qui constituent le point de départ épistémologique de la réflexion sur les normes l’on peut regrouper sous les titres d’une interrogation 1) sur la nature intentionnelle ou non de l’esprit et son lien avec la notion de « vie »2) dans l’hypothèse où le format de l’esprit serait fondamentalement intentionnel, sur le fait de savoir si et comment cette intentionalité peut être reconduite à une normativité 3) dans ce cas, sur la pluralité des formes de normativité définitionnelles de l’esprit 4) et sur le lien entre cette normativité et socialité, donc sur le caractère social ou non de l’esprit.

 

Ces interrogations structurantes définissent l’espace de travail de notre axe EXeCO en philosophie de l’esprit et du langage, ainsi que, corrélativement, en métaphysique et en ontologie, à l’intersection des grandes traditions intellectuelles du monde d’aujourd’hui : phénoménologie, philosophie analytique, philosophie française et psychanalyse. Pour l’ensemble de nos recherches, la question de la définition de l’esprit et de son rapport à la réalité, structuré par l’usage de dispositifs symboliques à caractère normatif, est porteuse.

 

Ce projet trouve ses points d’application dans de nombreuses questions disputées de la philosophie contemporaine, à la rencontre des autres disciplines normatives : question de la valeur cognitive de la perception et de la signification esthétique du sensible, problème du caractère instaurateur de normes du vivant et de la signification de ces normes par rapport à la pensée, querelle du relativisme et réflexion sur les conflits de normes, débat autour du « réalisme » et de la juste relation entre normativité et réalité, réflexion sur la définition du « sujet » dans son rapport à la normativité.

 

Au service de ce programme, notre unité offre une précieuse diversité de compétences. Son versant analytique offre son expertise en matière de théorie des actes de langage et de réflexion sur la normativité intrinsèque du langage, dans ses usages ordinaires ou non, son versant phénoménologique, la maîtrise des théories de l’intentionnalité et sa contribution au débat sur les fondements métaphysiques et la signification pratique de la structure intentionnelle. D’un autre côté, les spécialistes de la philosophie française apportent la connaissance d’une tradition dans laquelle, depuis la deuxième guerre mondiale au moins, si ce n’est en amont, le débat sur les normes a été central. Enfin, la prise en compte de la contribution de la tradition psychanalytique à propos de la question de la norme s’inscrit dans l’interrogation persistante le lien entre subjectivité et normativité.

 

Un autre éclairage est aujourd’hui apporté dans ce champ par les théories de la concertation (explorées dans le GIS «Délibération démocratique et participation du public » dont le Centre est partie prenante), par les théories de la rationalité située et de la gouvernance réflexive et par les réflexions engagées, en collaboration avec la Chaire «Ethique et  finance » du Collège d’Etudes Mondiales (et à un stade ultérieur sans doute avec le Labex REFI dans le COMUE également), sur la place des acteurs et parties prenantes dans l’élaboration et la mise en place du fameux « mur réglementaire » en finance, dans les assurances et dans les soubassements comptables et ontologiques des normes prudentielles  (Bâle 3, Solvency 2, les IFRS, etc.). Ce dernier thème est aussi l’occasion d’approfondir les questions relatives à la performativité de la théorie (en l’occurrence, des théories économiques, financières, probabilistes et politiques) et de la compréhension des concepts philosophiques (en l’occurrence et au premier chef la précaution, la prudence, l’objectivités, les vertus épistémiques) dans les processus normatifs tels que la concertation, l’élaboration dialogique des normes, les rapports stratégiques entre institutions, la réception et la mise en place des normes, l’assimilation des normes dans la stratégie et le contrôle internes. 

 

D’autre part, les objets abordés, comme par exemple les actes de langage, ou les « états de choses », en tant que structures ontologiques portant en elles des caractères normatifs – des déterminations modales, ainsi que « possibilité », « nécessité » ou « devoir-être » – et pouvant résulter d’actes instituants eux-mêmes normatifs, offrent immédiatement des passerelles par rapport au travail des juristes au sein d’un projet élargi sur le sens, les variétés et la portée de la normativité.

 

On trouvera dans ces interactions possibles en de nombreux points (par exemple la question de la frontière entre le descriptif et le normatif, à poser avec les phénoménologues comme les philosophes analytiques, ou du caractère disciplinaire de la norme et de la sanction, à poser avec les spécialistes de Foucault comme les psychanalystes, ou du pouvoir du langage comme créateur de réalités) les bases nécessaires pour développer une interrogation globale sur la nature, la portée et la signification du phénomène normatif, sur laquelle la philosophie et le droit doivent se rencontrer.

 

Un projet phare de la nouvelle UMR serait de développer une recherche interdisciplinaire sur la dimension performative des expressions juridiques, comme créations de normes et d’obligations, et inversement, et sur la dimension normative et légale des actes de langage inventés dans le cadre d’une réflexion sur les « actes sociaux ». L’invention des actes de langage par le philosophe du langage britannique Austin s’est faite sur fond de réflexion juridique, comme l’atteste la tenue juste après-guerre d’un séminaire d’Austin auquel H.L.A. Hart fut associé, séminaire qui fut le lieu d’élaboration de la théorie des actes de langage.

 

L’examen des formules religieuses, comme la réflexion autour du discours de vérité et de la parrhesia, ou l’examen des infractions et excuses constituent un domaine de recherche interdisciplinaire innovant et en mutation, à associer avec la réflexion sur les évolutions de la normativité dans le multiculturalisme.

 

La conjonction de la philosophie du langage ordinaire et de la philosophie des normes conduit à l’élaboration d’une philosophie morale inscrite dans les formes et normes du langage ordinaire: la question topique des formes affectives, linguistiques et sociales d’expression du sentiment, est partie prenante de toute réflexion sur les normes éthiques. Le langage ordinaire a sa normativité propre, produite par les usages et les contextes.

 

Le Centre développe ainsi une réflexion autour de la norme dans le domaine du vivant, sur l’anormal et le normal : Canguilhem définit la « normativité » comme capacité de création de normes, propre à la santé comme à la maladie (séminaire Foucault). C’est également à la question de la « normalisation » que se réfère Michel Foucault, en 1976, dans La Volonté de savoir, lorsqu’il dit que les nouveaux pouvoirs ne fonctionnent plus à la loi juridique. L’apparition d’une norme résultant d’un processus de normalisation peut être dite anomique, non pas au sens où ces normes enfreindraient les règles du droit et de la morale, mais au sens où elles se situent en deçà du juste et de l’injuste. Ce sont de telles normes anomiques qui transforment la pensée de la norme, ainsi certaines "éthiques pratiques" qui ont tenté de déplacer leur réflexion hors de l'horizon moral classique des valeurs, et de reformuler la morale du côté de la vie (la morale comme pratique de vie, et non comme discours sur la vie bonne) ou de l’attention. Les deux derniers cycles de cours de Michel Foucault au Collège de France, et la manière dont l’opposition entre parrhesia socratique et parrhesia cynique y est « mise en scène » pour formuler l’émergence d’une éthique des attitudes et des modes de vie dont il s’agit dès lors de dérouler la généalogie jusqu’aux normativités contemporaines,  ou le perfectionnisme moral, donnent à voir le travail éthique de soi sur soi dans la matérialité de l’ordinaire, devenue normative.

 

Normativités sociales, politiques, juridiques, sexuées

 

La question du fondement de la normativité, qui conduit à celle de ses formes et de leur diversification, est centrale dans la philosophie contemporaine; elle y manifeste la nécessité de dépasser les alternatives classiques du type « philosophie théorique-philosophie pratique » (ou « connaissance-action »).

 

L’axe de recherche ‘Normes, Sociétés, Philosophies’ travaille sur la nature et la structure des normativités (en particulier dans les domaines de la philosophie du droit, de la philosophie politique, de la philosophie sociale, de la philosophie morale et de l’éthique appliquée) et sur les transformations qu’elles connaissent dans le monde contemporain, marquées par une régression de la normativité ‘dure’ (modèle légicentriste) au profit de normativités souples et à l’administration décentrée (dont la soft law anglo-saxonne et les nouvelles pratiques juridiques qu’elle suscite sont, pour le meilleur et pour le pire, le paradigme).

 

De multiples questions se posent à se sujet, qui font l’objet de nombre de publications, colloques et séminaires.

 

Parmi celles-ci : la ‘pluralisation’ des exigences normatives (ex : questionnements féministes, apparition de nouveau sujets potentiels de droit(s) du fait des préoccupations environnementales) et des modes de formulation et d’actualisation des normes (éthiques du care, problématiques de la gouvernance ‘locale’ ou ‘globale’), ainsi que le déplacement des lieux de la production normative et les questions suscitées par le développement de la production normative à l’échelle européenne et mondiale (ex : les programmes européens de promotion des droits, comme dans le cas de la « minorité Rom », et leurs tensions éventuelles avec les cultures juridiques nationales) affectent-ils quant au fond la compréhension de la normativité dont la « philosophie pratique » a traditionnellement proposé différents modèles (les plus ‘en vogue’ étant le normativisme d’inspiration kantienne, l’utilitarisme, les différentes formes de néo-aristotélisme éventuellement teintées de scepticisme et la réflexion wittgensteinienne sur le rapport pratique aux règles), ou bien ces transformations correspondent-elles seulement à un déplacement des points et domaines d’application de la normativité ?

 

Notre conviction est, depuis le départ, que pour réfléchir à de telles questions les philosophes ne peuvent s’en tenir à une position de surplomb; d’où la recherche de coopération avec les différentes disciplines prenant pour objet la production et l’application de normes, au premier rang desquelles la science juridique.

 

La philosophie contemporaine abandonne la vue traditionnelle selon laquelle la question des normes relève seulement de la « philosophie pratique ». La philosophie de l’action, la philosophie morale, la philosophie du droit et la philosophie politique ont transformé l’approche classique et pris en compte la diversité et la concurrence des systèmes normatifs.

 

La plus grande extension doit être donnée à cette notion de normativité, puisqu’il faut tenir ensemble plusieurs choses: les valeurs et normes sociales dans la diversité de leurs contenus (diversité culturelle) et de leurs types (diversité des formes de normativité, religieuse, esthétique, éthique, technique, etc.), et les réponses normatives qu’apporte notamment le droit. Sans cette intrication et cette confrontation de deux dimensions de la normativité que sont les valeurs et les règles, des problèmes tels que celui de la définition d’une société juste (ou, par exemple, de la pertinence de droits moraux universels) dans le contexte de la pluralité des conceptions du bien ne se poseraient pas.

 

Par exemple, les normes, les droits, les constitutions déterminent  des pouvoirs. Les mécanismes sous-jacents à ces normes peuvent être de nature stratégique ou coalitionnelle, bien définis  ou non. Il y a lieu de comprendre ces mécanismes et les pouvoirs engendrés du point de vue de la consistance, de la stabilité et de la pérennité. L'exercice de pouvoirs passe typiquement par l'interprétation et la mise en œuvre de principes, par des rapports inter-institutionnels à la fois stratégiques et communicationnels/ interprétatifs,  par la déférence partielle des pouvoirs pour des normes déjà présentes (par exemple des "normes de marché", des usages sociaux, des traditions administratives ou politiques nationales...).

 

Dans la continuité de travaux antérieurs qui ont permis de progresser dans la compréhension de l’imbrication des enjeux d’interprétation de normes, de négociation de l’autorité et de coopération institutionnelle, on souhaite faire avancer maintenant la théorie de la performativité des modèles de l’organisation (modèles de la gouvernance, du partage des pouvoirs, de l’arbitrage dans les interprétations et les ontologies de référence, de la régulation). Autour d’enjeux tels que le handicap, la dépendance, ou de la justice environnementale),il faut essayer de mieux comprendre la manière dont les modèles de l’organisation communiquent avec des enjeux de sens et de justification. En particulier, il est important de  chercher à préciser le rapport entre l’interaction sociale, les tâches cognitives, les affects, et les procédures de production, mise en œuvre et d’application de normes.

 

C’est l’occasion de travaux ouvrant la philosophie sociale et l’éthique appliquée sur les mathématiques sociales, en particulier pour les analyses, aidées par la théorie des jeux ou des « formes de jeux », des relations de pouvoir ou d’autorité dans des contextes normés  comportant des tâches interprétatives autour des normes. Une autre ouverture significative se fait vers les sciences de gestion, en particulier pour ce qui concerne les processus de mise en œuvre, dans l’action collective et la régulation, des principes moraux et politiques (à l’instar de ceux de la Responsabilité Sociale des Entreprises).

 

Il s’agit de dresser une cartographie critique des théories de la normativité (par exemple, pour le domaine du droit : jusnaturalisme, juspositivisme, normativisme, utilitarisme, théories systémiques, legal realism et théories sociologiques, théories économiques du droit…) et d’examiner les conséquences que les choix théoriques faits dans leur cadre ont pour la définition et le partage des domaines de normativité. Ce questionnement conduit à interroger les rapports entre normativité juridique et normativité morale, normes langagières et règles d’usage, unité et diversité des normes esthétiques… La discussion sur les fondements et sources de la normativité a dû tenir compte de la compétition des systèmes normatifs dans un contexte de globalisation : prise en compte de la diversité des sociétés complexes, attention aux « capabilités » différenciées des individus et des groupes humains, évaluation positive du multiculturalisme, examen des dynamiques contradictoires de la reconnaissance et des pathologies sociales qui en sont le revers, réactivation de la tradition du républicanisme et de l’humanisme civique.

  

Il s’agit aussi de s’interroger sur l’apport de la problématique de la reconnaissance à une théorie des normes de l’agir social. En particulier : peut-on (c’est ambition de cette théorie) rendre compte de la normativité des normes sous l’aspect de leur aptitude à être reconnues ou faut-il y adjoindre des éléments d’un autre ordre ? Une discussion croisée avec les approches foucaldiennes, qui sont bien représentées au sein du Centre, pourra être ici engagée ; elle sera l’occasion d’un bilan des théories critiques de la normativité.

 

L’intérêt actuel pour l’innovation sociale concerne les politiques sociales mais s’étend aussi aux initiatives s’inscrivant dans d’autres perspectives, comme on le voit en particulier dans les évolutions qui concernent la responsabilité sociale et environnementale des entreprises et des administrations, ou encore l’implication des associations et des collectivités locales dans l’action collective en faveur du développement durable.  On doit aujourd’hui s’interroger sur les fondements philosophiques des critériologies d’éthique appliquée qui sont mobilisées et, dans certains cas, mises en œuvre dans des dispositifs normatifs.

 

Le Centre de philosophie contemporaine de la Sorbonne  a contribué fortement, dans toutes ses composantes, à la visibilité de courants critiques suspectant la normativité d’être vecteur d’intérêts non universalisables ou de participer de politiques de normalisation (foucaldisme, déconstruction, gender studies, éthiques du care). Cette philosophie politique propose de réactiver la force émancipatrice de la citoyenneté moderne et s’intéresse tout particulièrement aux processus de domination, souvent croisés, que subissent les minorités.

 

Les questions de genre sont ainsi au centre des transformations des normes. Après la première vague du féminisme, qui a œuvré à l’intégration des femmes dans  les institutions politiques des démocraties modernes, la seconde vague du féminisme s’est attachée à dégager les biais culturels de l’Etat-providence, à travers la dénonciation de ses postulats androcentriques et patriarcaux. Le féminisme connaît depuis la fin des années 1980 un troisième tournant, dominé par de nouvelles normes de reconnaissance et de diversité. Les critiques postcoloniales et multiculturalistes ont en mis l’accent sur les situations spécifiques des femmes membres de minorités ethniques ou raciales, victimes à la fois du sexisme et de l’ethnocentrisme/racisme. Il en est résulté des formes inédites de mobilisation, en rupture avec le courant dominant du féminisme « universaliste » et sensible à la dimension ethnocentrique ou raciste du sexisme vécu par les femmes minoritaires. Ce troisième moment du féminisme nécessite une réflexion critique d’analyse de ces positions, une approche contextuelle des revendications minoritaire, articulant les analyses normatives à l’étude des institutions, des politiques, des dispositifs juridiques, des discours médiatiques et des supports culturels au sein desquels s’observent les tensions entre reconnaissance culturelle et égalité de genre. On pourra examiner le débat juridique autour de la pornographie qui est fondé sur une analyse en termes de performatifs, et en montrer les liens à la question du multiculturalisme et des demandes de reconnaissance.

 

Les réflexions actuelles, communes avec les juristes, sur la démocratie radicale et les revendications, (désobéissance civile, mouvements d’occupation et insurrections) les normes en cours de transformation de la discussion publique, demandent une attention spécifique à l’égard des modalités et logiques de l’argumentation et de la contestation politiques, et des « formes de vie » et normativités démocratiques qui s’élaborent dans l’activisme, comme dans différentes pratiques artistiques et culturelles.


Cet examen est inséparable d’une réflexion sur les possibilités de changement institutionnel, engagée dans un cadre conceptuel à bâtir entre philosophies et juristes.

 

Éthique et esthétique : normativités des pratiques artistiques et des cultures

 

Le Centre développe des recherches sur les normativités esthétiques en partant de la définition de l'esthétique comme étude des formes sensibles et des façons dont elles nous affectent, connaissance sensible autant que connaissance du sensible. Ouverte à l'histoire des arts et à la critique d'art, l'esthétique est capable de produire une connaissance de l'activité artistique, activité qui est à la fois une poièsis, une pratique et une technique. L’axe CEPA Cultures et philosophie de l’art travaille à prendre en compte le renouvellement des concepts à l’œuvre dans la production artistique contemporaine, la critique d’art et la philosophie de la culture, par la mise en œuvre conjuguée des sciences de l’affect et des théories des formes ; voie nouvelle rendue nécessaire par l’épuisement de l’iconic turn et des approches cognitivistes. Le programme ANR PDA Pouvoir des arts (2012-2016), consacré au rôle des émotions dans l’art et la littérature, prolonge le programme déjà constitué autour du thème, soutenu par la politique scientifique de Paris 1, de La justesse, et développe des recherches sur les nouvelles normes de  la sensibilité et de l’émotion dans la réception des œuvres d’art, donne lieu à de nombreux workshops internationaux (littérature et philosophie, séries télévisées et culture populaire, programme Philoséries, art et care) en association constante avec le secteur artistique de Paris 1 (Histoire de l’art et Institut ACTE)

 

L’élargissement des publics des arts,  le développement des dites « cultures populaires », et l’émergence constantes de nouvelles formes, de nouveaux acteurs et de nouveaux modèles d’actions et pratiques artistiques... sont en train de profondément transformer la définition et les normes de l’art, contestant tout  à la fois les hiérarchies héritées, les conceptions élitistes du « grand art » et le monopole de certains arts récents, comme le cinéma ou la vidéo, sur le « démocratique » et le commun. Panofsky insistait « sur le fait que le film a été créé d’abord et avant tout, comme un divertissement populaire sans prétention esthétique qui a redynamisé les liens entre production et consommation artistiques [lesquels] sont plus que ténus, pour ne pas dire rompus, dans de nombreuses disciplines artistiques » ;  aujourd’hui, cette conception et la défense d’un art qui n’a pas perdu le contact avec ses publics, vaut encore mais s’étend au delà, jusqu’à transformer le concept actuel de l’art. L’art et la littérature sont devenus des espaces d’action où s’exercent et se réinventent les normes d’égalité, de collaboration et de partage, la démocratisation de la production artistique promise par le romantisme se réalise aujourd’hui dans les modalités d’intervention  populaires et interactives, notamment sur la scène musicale.

 

L’axe CEPA travaille la redéfinition des frontières de l’esthétique par les pratiques artistiques, la prise en compte de la réception, de l’expérience sensible, et du rapport au public, et pense le rôle des cultures populaires dans nos réélaborations normatives,  et les nouvelles visées de l’esthétique. Les nouvelles formes de l’art  engagent une mutation profonde du champ culturel, de ses normes et de ses hiérarchies. En perdant leur extraterritorialité, l’art et la littérature contemporains participent de l’espace commun : discutés, réinventés, réappropriés, en ligne, en festival ou en atelier, les dispositifs artistiques contemporains déplacent radicalement les normes conceptuelles et esthétiques. La peinture, la sculpture et la musique contribuent ainsi à accroitre nos capacités empathiques comme à la démocratisation de l’art.

 

L’esthétique tient ses fondements et une partie de son histoire de sa dimension normative, et de l’inventivité de la production des normes. L’axe CEPA Cultures et philosophie de l’art  contribue ainsi fortement à l’interdisciplinarité propre au Centre de philosophie contemporaine par ses actions propres (Morphologie, sculpture) et par sa participation à des thématiques des autres composantes.

 

Enfin via cet axe une convention entre le Musée du Louvre et l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne est en cours, ainsi que de nombreux programmes et activités dans le domaine des arts ce qui crée une transversalité précieuse avec l’ensemble de ce secteur très riche de notre université.

 

Membres  décembre 2014

EC : Sandra Laugier, Renaud Barbaras, Jocelyn Benoist, Philippe Büttgen, Jean-François Braunstein, Danièle Cohn, Denis Kambouchner, Jean-François Kervégan, Emmanuel Picavet, Jean-Fabien Spitz, Isabelle Aubert, Sophie Guérard de Latour, Félix Duportail, Catherine Fricheau, Christian Walter, ATER et doctorants