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Elena Jourdan, Le Testament apocryphe de Pierre le Grand

Le Testament apocryphe de Pierre le Grand

 

 

 

Bulletin n° 18, printemps 2004

 

 

 

 

Elena Jourdan

 

 

 

À la frontière du XVIIIe et du XIXe siècle, que savaient les Français sur la Russie et les Russes ? Assez peu de choses, finalement : pays lointain et dont une partie était perdue sous les neiges de la Sibérie, aux toponymes à l'orthographe souvent fantaisiste, chrétien mais adepte d'un rite différent, pays dont on entend parler à l'occasion d'une nouvelle révolution de palais...

Pourtant, si peu connu, il était déjà entouré de mythes issus du siècle des Lumières : naguère barbare et plongée dans l'ignorance, la Russie aurait fait un pas de géant vers la civilisation occidentale, au point de devenir presque plus civilisée que la France, son modèle. Ce bond aurait été rendu possible grâce à la politique continue de plusieurs monarques : l'impulsion fut donnée par Pierre Ier dit le Grand, sa fille Élisabeth consolida son œuvre, la touche finale étant apportée par Catherine II, cette « despote éclairée » transformée sous la plume de Voltaire en Sémiramis du Nord[1]. La réaction de cette dernière aux événements de 1789 et les quelques relations de voyage en Russie rendues publiques ternirent certes ce « mirage russe », mais n'apportèrent rien d'autre en échange, mis à part le retour aux images encore plus anciennes, celles du XVIIe siècle, évoquant une Moscovie barbare et orientale, enclavée dans ses terres et n'ayant rien en commun avec la culture européenne[2].

 

 

À cette époque charnière, la France n'avait donc plus que des images périmées sur l'empire des tsars. C'est dans ce contexte qu'en 1812 apparut dans le domaine public un nouvel élément qui devint pour longtemps une composante majeure de l'opinion sur l'empire des tsars. À l'approche de la campagne de Russie de Napoléon, un ouvrage anonyme intitulé Des progrès de la puissance russe[3] parut à Paris. Son auteur, Charles-Louis Lesur, historien et publiciste employé depuis de nombreuses années au ministère des Relations extérieures, connu par ailleurs comme le fondateur de l'Annuaire historique, avait déjà publié le même ouvrage en 1807, mais la paix de Tilsit en avait réduit l'impact. Ce texte russophobe était loin d'être le seul ou le premier à prévenir l'opinion publique contre le danger que représentait l'empire des tsars. Mais, fait nouveau, à la fin du chapitre consacré au règne de Pierre Ier, Lesur insérait discrètement, en notes, le résumé des « mémoires secrets » du souverain, un plan machiavélique d'agrandissement de son empire devant aboutir irrémédiablement à la domination universelle.

 Ce document qui reçut par la suite le nom de Testament de Pierre le Grand - appellation qui lui sera par avance attribuée dans cet article - et dont le caractère apocryphe ne suscite aucun doute[4] est intéressant de plusieurs points de vue. D'abord, dans quel contexte historique et dans quel but politique le texte fut-il créé ? Influença-t-il des décisions prises dans les sphères diplomatiques ? Quels sont les enjeux et les circonstances qui provoquèrent sa publication en 1812 ? Enfin, si l'on se concentre sur les premières décennies du XIXe siècle, survécut-il aux changements de régime successifs, et si oui, pourquoi ?

 

 

Les sources d'une supercherie

  

Un texte français d'inspiration polonaise

  

Il existe dans les archives du Quai d'Orsay trois textes du Testament, tous écrits dans les années 1790[5]. La version la plus ancienne du document est celle fournie par un certain Tombeur[6], émigré français, rédacteur de l'ancienne Gazette de Pologne, et dont l'original aurait été rédigé à Varsovie en 1794. Ce texte est présenté par Tombeur comme :


« le “résumé” des “mémoires” secrets écrits de la main de Pierre Ier, où sont exposés sans détour les projets que le Prince avait conçus, qu'il recommande à l'attention de ses successeurs et que plusieurs d'entr'eux ont, en effet, suivis avec une persistance pour ainsi dire religieuse »[7]

  Sans mentionner les circonstances qui lui ont permis d'avoir accès à ce document, Tombeur précise qu'il est conservé « dans les archives particulières des Empereurs russes » ; comme pour donner plus de crédit à cette révélation, Tombeur fait appel, dans l'introduction, à la notoriété de l'Anglais William Eton[8]. Ce texte est constitué de quatorze points que reprit à l'identique le livre de Lesur en 1812.

  La seconde version est contenue dans les lettres privées écrites en octobre 1796 par le Polonais Paradowski à son ami et compatriote Sokolnicki[9] et ultérieurement déposées au ministère par celui-ci. Contrairement à Tombeur, l'expéditeur indique les circonstances dans lesquelles il eut accès au document : alors secrétaire du jeune favori de Catherine II, Zoubov, Paradowski aurait aperçu sur le bureau de ce dernier un


« journal... écrit de la main de Lefort, confident de Catherine Ire, où il écrivait jour par jour toutes les dispositions, toutes les rêveries même de Pierre Ier, et que la souveraine même corrigeait quelquefois, et ajoutait quelques mots de sa propre main ».

  On y trouve en désordre la plupart des formules du plan déjà présenté par Tombeur. En citant le document, Paradowski met en avant les paragraphes les plus saisissants du texte, dont celui sur le démembrement de la Pologne. Enfin, il mentionne les notes ajoutées en marge du document par Catherine Ire sur la réalisation du plan d'invasion finale de l'Europe (cf. nos 13 et 14 chez Lesur), détail appelé à renforcer la crédibilité du document[10]

 Enfin, le destinataire des lettres de Paradowski, le futur général Michel Sokolnicki, compagnon d'infortune d'Ignace Potocki dans les prisons de Pétersbourg d'où il ne put sortir qu'après la mort de Catherine II[11], est l'auteur d'une troisième version. Chargé de former une légion polonaise sur le Rhin, à l'instar de la Légion d'Italie de Dombrowski déjà existante, il présenta au Directoire exécutif, le 28 vendémiaire an VI (19 octobre 1797), un mémoire accompagné d'un Aperçu sur la Russie[12]. Ce dernier contenait le texte du « plan unique mais vaste et hardi, tracé par Pierre Ier d'asservir l'Europe sous le joug des Russes [...] conservé dans les archives secrètes du cabinet des souverains ». Sokolnicki se base sur les renseignements fournis par plusieurs de ses compatriotes et puisés notamment « dans les archives russes saisies à Varsovie le 18 avril 1794 » (la même date que chez Tombeur). Il affirme avoir vu le document de ses propres yeux, le temps « d'en saisir les points principaux et les graver dans [sa] mémoire », et livre au Directoire son résumé. Contrairement aux lettres de Paradowski, Sokolnicki expose le plan dans le même ordre que Tombeur et en employant des formules quasi identiques aux siennes (en omettant pourtant l'aspect sur le commerce des Indes, ce qui ramène le nombre de points à treize).

Les trois versions du plan secret de Pierre le Grand sont donc de même origine : ce fut « une légende polonaise, créée de toutes pièces par les hommes d'État de Pologne [...] et basée sur la situation et sur les intérêts révolutionnaires de ce temps »[13]. En effet, en cette fin de siècle, la Pologne constituait la pierre angulaire des relations entre l'empire des tsars et l'Europe. Après les démembrements successifs du pays et surtout le dernier partage de son territoire entre la Russie, l'Autriche et la Prusse en 1795, suite au soulèvement de Kosciuszko, la France devint une terre d'accueil et attira sur elle les regards emplis d'espoir des militaires polonais comme Dombrowski, Oginski ou Sulkowski, qui s'illustrèrent durant la prise de Naples en janvier 1799, comme ils l'avaient aidée contre la Prusse cinq ans auparavant. Ainsi lorsque le colosse russe pénétra au cœur de l'Europe avec l'armée de Souvorov, les Polonais furent à nouveau aux côtés des Français, non seulement en Italie, mais également avec une légion fraîchement constituée sur le Rhin.

 

 

Le contenu du Testament : nouvelle variation sur un thème ancien

 

Comment devenir prophète en revisitant le passé

 

Dans son analyse du texte du Testament, Simone Blanc en relève les différentes composantes et observe que, « loin de constituer un faux uniformément grossier », il marie la « présentation objective et tout à fait lucide des objectifs de la politique russe » et « une interprétation tendancieuse des méthodes d'une part, des buts supposés et lointains d'autre part, de cette politique »[14]. Le choix de Pierre Ier en tant qu'auteur du Testament n'est pas un hasard. Il ne fut certes pas le premier à s'engager dans des campagnes contre la Sublime Porte, la Suède ou encore la Perse, mais remporta plusieurs victoires qui retentirent jusqu'en Europe, en prenant Azov en 1696, puis en battant Charles XII à Poltava en 1709 et en signant, en 1721, la paix de Nystad qui donna définitivement à la Russie une partie du littoral de la Baltique. Enfin, après avoir ouvert une fenêtre sur l'Europe par la fondation de Saint-Pétersbourg, le tsar en perça une autre sur l'Asie, en arrachant à l'Iran en 1723 des territoires au bord de la mer Caspienne. À sa mort en 1725, il laissa à son épouse et héritière Catherine Ire un empire en devenir, puisque doté enfin d'un accès à la mer.

 Pour quiconque croit que le texte fut réellement rédigé en 1725, le Testament prend les allures d'une terrible prophétie. Le tsar aurait demandé à ses héritiers[15] de « s'étendre par tous les moyens possibles vers le nord, le long de la Baltique, ainsi que vers le sud, le long de la mer Noire », et pour ce faire, « entretenir l'anarchie dans la Pologne » et de nourrir « la jalousie de l'Angleterre, du Danemark et du Brandebourg contre la Suède » dans le but de procéder à des « usurpations » dans ces pays et de les « subjuguer ». Ensuite, la Russie devra « intéresser la maison d'Autriche à chasser le Turc de l'Europe » et jouer sur le sentiment religieux des « Grecs désunis ou schismatiques » pour déstabiliser l'Empire ottoman et « s'étendre jusqu'à Constantinople ». Le thème central est donc celui de la « barrière de l'Est » qui, depuis le XVIIe siècle, se trouvait au centre de la vision politique d'une France encerclée par les Habsbourg. La Suède, la Pologne et la Turquie, constituant à leur tour un étau autour de l'Autriche, étaient depuis lors considérées comme les appoints indispensables de la politique étrangère française. Mais cette barrière montra bien des faiblesses depuis que les tsars, à commencer par Alexis Mikhaïlovitch, le père de Pierre Ier, se donnèrent pour ambition d'en finir avec l'isolement géographique de leur pays, en s'attaquant obstinément et avec de plus en plus de succès à ces trois pays ou en s'alliant en cas de besoin à l'Autriche (1726). Le terme « subjuguer » qui aurait pu paraître exagéré, prit tout son sens en 1795, avec la disparition de la Pologne de la carte de l'Europe. Quant aux ambitions russes en Orient, elles étaient incarnées par le « projet grec » de Catherine II, d'autant plus que ses deux campagnes contre la Porte ottomane et le traité de Jassy de 1791 lui apportèrent des territoires importants le long de la mer Noire et notamment en Crimée. Au moment de la Révolution française, la « barrière de l'Est » est donc démembrée et n'est plus un appui efficace pour la France. Mais, dans l'esprit des Français, les pays qui la constituent sont encore perçus comme des alliés traditionnels dont le sort les préoccupe ; en les malmenant, la Russie semble s'attaquer à la France, voire à l'Europe tout entière.

 Mais le Testament ne s'arrête pas là. Une fois la « barrière de l'Est » franchie, la Russie pourra « se mêler à tout prix, soit par force, soit par ruse, des querelles de l'Europe, et surtout de celles de l'Allemagne », en flattant l'Autriche « dans son idée favorite de prédominance » et en utilisant les alliances matrimoniales. Là encore, les auteurs du texte apocryphe s'inspirèrent de faits réels, car, en s'avançant de plus en plus vers l'Ouest, la Russie intervint inévitablement dans les affaires européennes. En 1734, Pierre Ier n'était plus là, mais la Russie d'Anna Ivanovna s'immisça dans la guerre de succession de Pologne et soutint la candidature d'Auguste III contre celle de Stanislas Leszczynski, en chassant ce dernier de Dantzig, au grand mécontentement de Louis XV, son gendre et allié. En 1756, la situation politique sur le continent, marquée par la montée de la Prusse, provoqua « le renversement des alliances » et contraignit la France à s'allier non seulement à l'Autriche mais aussi à la Russie qui constituait un appui militaire indispensable contre Frédéric II dans la guerre de Sept Ans. Ainsi, avec l'avènement d'Élisabeth Ire, la fille de Pierre le Grand, la Russie s'imposa-t-elle comme un partenaire dans les affaires de l'Allemagne, certes, de second ordre, mais utile et efficace. Par ailleurs, pendant les trente-quatre années de règne de Catherine II, la Russie fut, avec l'Autriche et la Prusse, l'un des principaux acteurs des partages de la Pologne de 1772, 1793 et 1795. Enfin, l'impératrice illustrait par sa propre personne l'idée du Testament sur les liens matrimoniaux qui devaient unir la Russie à l'Allemagne.

 

 

Des adhérences avec le contexte présent

 

Il apparaît que les éléments nécessaires à la fabrication du Testament furent réunis bien avant les années 1790. Face à la continuité évidente de la politique d'expansion des tsars, l'idée d'un plan suivi méthodiquement par la Russie naquit en France dès le milieu du XVIIIe siècle. Dans les instructions données en 1760 par le duc de Choiseul-Stainville, ministre des Affaires étrangères de Louis XV, au baron de Breteuil, nouveau ministre plénipotentiaire en Russie, on pouvait déjà lire :

« Il y a longtemps que la Cour de Pétersbourg a un plan de politique bien formé, dont elle ne s'écarte pas et qui paraît bien lié dans toutes ses parties, mais qu'elle ne développe que successivement, et à mesure que les événements et les circonstances lui en fournissent l'occasion »[16].

Quelques années plus tard, le très russophobe duc de Broglie considère lui aussi que :


« le génie brut et sublime de Pierre Ier enfanta le projet, inconnu à ses prédécesseurs, de prendre son rang parmi les grandes puissances de l'Europe... À peine échappé de l'obscurité et de la barbarie, il avoit senti... qu'enfin il donneroit la loi au Nord, et se feroit bientôt rechercher de tout le reste de l'Europe... Le pouvoir a passé en d'autres mains : il est resté toujours le même »[17]
.

 À l'époque de Louis XV, c'est tout particulièrement la Pologne, pays de catholicité, qui cristallisait sur elle la peur du Russe et permettait aux plus clairvoyants de pressentir ses futurs partages[18] et de regretter le manque de vigilance face aux progrès de la puissance des tsars[19]. La politique expansionniste de Catherine II et le triste sort de Stanislas Poniatowski[20] ne purent que leur donner raison en suscitant la compassion dans les salons parisiens. Les auteurs du Testament ne firent donc que reprendre les idées qui étaient déjà dans l'air en cette fin de siècle, afin de conférer à la menace russe un aspect plus palpable et plus concret.

 De tous les successeurs de Pierre Ier, c'est donc Catherine II qui contribua le plus à la diffusion des idées sur le danger que représentait son empire. Il n'est pas étonnant qu'avant la publication de Lesur, elle fût souvent considérée comme l'instigatrice de la politique agressive de la Russie. Du péril de la balance politique de l'Europe, paru à Londres en 1789 et que les archives du Quai d'Orsay attribuent au Suisse Mallet du Pan[21], fait partie des exemples les plus marquants. L'auteur considère en effet que


« le grand problème de la sûreté de l'Europe aujourd'hui consiste dans l'examen d'un seul point fondamental : quels ont été les principes permanents de la cour de Russie, et leurs résultats depuis le règne de Catherine II ? »[22]
.

 On retrouvera cette citation en épigraphe d'un autre ouvrage anonyme au titre semblable[23] édité à Paris en 1807, sous les auspices du ministère. Tout comme Pierre le Grand, la tsarine suscita en France une production de textes apocryphes. Citons Sylvain Maréchal qui insère à la fin de son Histoire de la Russie de 1802, livre à succès réédité en 1807 et 1812, le texte des « bons et derniers avis de Catherine II à Paul Ier, trouvés parmi les papiers de l'impératrice de Russie, après sa mort » par « un homme de lettres russe, attaché au service intérieur de la Cour de Pétersbourg » et qui « s'est procuré avec beaucoup de peine » la copie du manuscrit[24] ; la présentation du document ressemble trait pour trait à celle du Testament de son aïeul. L'impératrice exhorte son fils à obtenir du monde entier « l'étonnement, l'admiration et la reconnaissance » en déployant ses « armes victorieuses » et donne à « l'aigle russe » la mission d'« aller s'abattre sur cette contrée coupable, où le sang d'un roi a coulé sous la main de son peuple ». Ce discours imaginaire semble d'autant plus convaincant que l'attitude haineuse de Catherine à l'égard de la Révolution française était de notoriété publique ; l'image de la Sémiramis moderne, pacificatrice éclairée, semble bien loin ; et Maréchal de s'attaquer à Voltaire, ce « courtisan » qui « ne fait pas plus autorité dans l'histoire qu'en politique »[25].

  

La menace d'une Russie barbare sur l'Europe civilisée

 

Les deux derniers points du Testament s'éloignent des faits réels et passent dans le domaine de la fiction. Ils exposent des moyens de réalisation de l'objectif ultime de Pierre Ier : « subjuguer le reste de l'Europe ». Déjà maîtres de tout l'Orient, car en possession des détroits et ayant l'accès à la Méditerranée, les tsars pourront également régner sur l'Occident. Jouant sur les ambitions de la France et de l'Autriche, « ces deux cours rivales et ennemies naturelles », la Russie devra leur « proposer séparément, très-secrètement et avec la plus grande circonspection... de partager avec une d'elles l'empire de l'univers », dans le but caché « d'allumer entre elles une guerre à mort, qui deviendrait bientôt générale » et finira par les épuiser et les rendre incapables de toute résistance. La Russie pourra alors agir avec la certitude de vaincre ; quant aux habitants de l'Europe, ils seront emmenés « en esclavage pour repeupler les déserts de la Sibérie ». Un projet aussi osé ne saurait être réalisé sans une préparation adéquate, c'est pourquoi, toujours selon le Testament, les successeurs de Pierre ne doivent « rien négliger pour donner à la nation russe des formes et des usages européens », utiliser le savoir de la vieille Europe en attirant des spécialistes étrangers dans leur empire. Mais les moyens militaires restant les plus sûrs, il faut « maintenir l'État dans un système de guerre continuelle, afin d'aguerrir le soldat, et de tenir toujours la nation en haleine et prête à marcher au premier signal. » Au moment du coup de force final, la Russie disposera d'une nuée de « hordes asiatiques » formées de « peuples nomades, féroces et avides de butin » pour attaquer sur le continent, et de flottes armées, une sur chacune des deux voies maritimes, pour frapper par mer. Pour la réussite de ce plan, l'empire des tsars cherchera à maintenir une alliance étroite avec la grande puissance maritime qu'est l'Angleterre, en appâtant celle-ci par des privilèges commerciaux, afin de l'utiliser pour le perfectionnement et l'agrandissement de la toute jeune marine russe. Pouvait-on imaginer un ennemi plus machiavélique et plus puissant ?

 

 

Si le texte du Testament fut conçu à destination de la France et pour elle seule, c'est parce qu'elle possédait en même temps une ardeur républicaine encore enflammée et une machine de guerre performante : les idéaux et les moyens étaient réunis pour repousser le colosse russe dans ses frontières. Mais au-delà du contexte politique et militaire qui inspira le Testament, on retrouve aussi dans ce texte une image aussi vieille que vivace, selon laquelle la Russie resta barbare, malgré les réformes de Pierre le Grand et de Catherine II si vantées par Voltaire, car ces dernières ne lui avaient donné qu'une apparence de civilisation. C'est cette image qui poussa Leclerc (ou Le Clerc), auteur d'une Histoire de Russie[26], à dénoncer le despotisme oriental exercé par le tsar qui avilit les soldats en les transformant en automates insensibles mais efficaces ; c'est elle encore qui permit à Mallet du Pan d'affirmer que « sans le savoir, [Pierre le Grand] préparait peut-être [les Russes] à la liberté, en les réformant en esclaves » et que la « civilisation n'a pas encore passé les limites de Moscou : elle ne peut être l'ouvrage d'une souveraine préoccupée d'idées d'agrandissement, ni de favoris tremblant sur leur sort à venir »[27]. Ainsi le despotisme était-il vu comme l'une des raisons de la puissance militaire russe. Ce mythe de guerrier invincible et à peine humain naquit pendant la guerre de Sept Ans où les troupes d'Élisabeth Ire avaient vaincu les Prussiens et occupé Berlin[28]. L'éloignement géographique du pays et la rareté des contacts directs contribuèrent à exagérer ou à déformer les faits connus ; la méconnaissance profonde des réalités russes fit le reste. Le choix des termes joua un rôle important dans la définition de l'espace russe : le servage devient « esclavage », et l'orthodoxie est présentée comme un rite « schismatique » et relevant de l'« hérésie ».

 

 L'Angleterre : adversaire ou alliée ?

  

Pour clore le repérage des thèmes présents dans le Testament, mentionnons la place non négligeable que l'Angleterre y occupe. La politique étrangère de la France fut de tout temps influencée par celle de son inévitable voisine insulaire. Le rôle qu'elle devait jouer dans les projets d'expansion russes était défini, entre autre, par le contexte économique de l'époque. Tout au long du XVIIIe siècle, à cause des intérêts commerciaux communs et le monopole de fait dont la marine anglaise jouissait en Russie, ces deux pays étaient vus en Europe comme des alliés naturels[29]. Il existait en effet une complémentarité incontestable, profitable à chacun des deux partenaires, entre une Angleterre de plus en plus industrialisée et une Russie rurale et riche en matières premières. Dans le Testament, l'accroissement du potentiel militaire et scientifique des Russes est directement lié à la collaboration des marins et des intellectuels britanniques avec les Russes. Paradowski alla plus loin : dans sa version, le cabinet de Londres envoie la flotte anglaise pour aider le tsar dans son combat décisif pour l'hégémonie universelle. C'était sous-estimer les appétits de l'Angleterre. Mais il faudra attendre les conflits toujours croissants dans la Méditerranée autour de Malte et des îles Ioniennes pour que l'antagonisme entre ces deux puissances maritimes se fasse réellement sentir, et surtout les premières décennies du XIXe siècle, avec la lutte d'influence qui commence dans les Balkans et dans le Caucase, avec à la clef l'éternelle question de la route des Indes. De plus, en raison de son origine polonaise, le Testament atténua le danger anglais pour accentuer la menace russe et en profita même pour souligner la perfidie de la Russie jusque dans les relations avec son alliée : appâtée par un traité de commerce avec l'empire des tsars, l'Angleterre paraît dupée, instrumentalisée par lui. C'est en vain que Guttin, conseiller du ministre pour la Russie, tendit à démontrer, au moment même où Pétersbourg entrait dans la deuxième coalition aux côtés de Londres, que dans ce couple, les rôles étaient inversés, que pour l'Angleterre cette alliance militaire relevait d'un simple contrat de mercenariat[30], la Russie étant refoulée au rang d'une force auxiliaire pour chasser les Français de leurs zones d'intérêt.

 

 

Un document opportun à usage interne (1794-1812)

 

 

Une base pour Talleyrand

  

Entre la rédaction de la première version du Testament et sa publication, dix-huit années s'écoulèrent, et la France connut plusieurs gouvernements. Sous le Directoire, les rênes de la diplomatie française furent tenues par Talleyrand. Arrivé au ministère en juillet 1797 où il succéda à Charles Delacroix, il écarta tous les anciens agents pour mettre en place son propre réseau[31]. Secondé par Caillard, garde des archives ministérielles, il effectua un état des lieux qui lui permit de constater que depuis la rupture diplomatique entre Paris et Pétersbourg survenue en 1793, suite à l'exécution du roi, les informations récentes et fiables sur cette aire géographique faisaient défaut. Depuis, le ministère faisait appel à des mémoires de diplomates, de voyageurs en Russie ou de simples donneurs d'avis, mais les lacunes creusées par l'absence de relations officielles étaient loin d'être comblées. Talleyrand en fit part au Directoire :


« ...ce vaste pays est fermé depuis sept ans à nos observations..., nous manquons des notions les plus essentielles sur son état intérieur, sur l'esprit de sa Cour, sur les intrigues »[32]
.

 Pour y pallier, Talleyrand, qui n'a point besoin d'attendre l'entrée de Paul Ier dans la coalition pour redouter la force de nuisance de la Russie, proposa d'y envoyer des agents secrets de qualité et demanda à s'en occuper personnellement. En attendant, le travail du ministère des Relations extérieures continuait à être basé sur un réseau d'analystes auto-désignés et employait un traducteur de russe. Talleyrand peut s'appuyer sur ses chefs de division : celle du Nord fut dirigée par un diplomate expérimenté, Durant de Mareuil, chargé entre autre de la correspondance politique avec Pétersbourg, et celle du Midi par Blanc de la Nautte, comte d'Hauterive, ami de Talleyrand depuis leur rencontre aux États-Unis et consulté sur l'ensemble des affaires, à la fois comme géopoliticien de talent et comme stratège[33].

 En cette fin de siècle, après les événements de 1789 et l'entrée de la Russie dans les rangs des ennemis de la toute jeune République, la russophobie s'imposait naturellement et Talleyrand fut, comme bien d'autres, persuadé de l'incompatibilité entre le gouvernement républicain des Français et « l'absurde despotisme des Russes »[34]. Le système césaro-papiste pratiqué dans l'empire, ce joug avilissant de type oriental, entaché de violence et d'arbitraire, se présente comme un régime différent et bien plus dangereux qu'une monarchie de style européen. Lorsque Talleyrand prit connaissance des documents disponibles sur la Russie, dont plusieurs versions du Testament de Pierre Ier, celui-ci devint un élément précieux de l'argumentaire anti-russe. Dans un rapport adressé au Directoire en 1798, Talleyrand s'appuie sur le Testament, même s'il ne mentionne pas clairement le texte du plan. Il considère en effet


« qu'au milieu des révolutions de cour qui se sont si fréquemment succédé en Russie, le sort de l'empire paraît être de revenir constamment au système de politique et d'agrandissement qui date du règne de Pierre Ier. Les faits qui prouvent les déterminations actuelles de l'Empire russe sont nombreux et positifs »[35]
.

 L'une de ces preuves, justement, est le nouveau traité de commerce avec l'Angleterre et les agissements communs des flottes russe et anglaise (cf. dans la version de Tombeur : « 7o Contracter une alliance étroite avec l'Angleterre, et entretenir avec elle des relations directes, au moyen d'un bon traité de commerce... »). De même, malgré un rapprochement entre la Russie et la Suède, depuis l'avènement de Gustave III, Talleyrand continue à affirmer que « les nations sont restées rivales, et il y a toujours entre les Suédois et les Russes des semences de haine que les gouvernements partagent » (« 4o Entretenir la jalousie de l'Angleterre, du Danemark et du Brandebourg contre la Suède...»). Quant à la Turquie, le ministre est convaincu que malgré le traité de Jassy qui régulait les relations de la Russie et de la Porte ottomane depuis 1792, « il est naturel de croire que la première n'a pas renoncé à ses projets sur la seconde », que le tsar espère encore réaliser l'ambitieux « projet grec » de Catherine II sa mère et cherche à s'étendre jusqu'à la Grèce pour finir par occuper Constantinople[36].

 Pour Talleyrand, il était hors de question de « sacrifier » les alliés traditionnels de la France les jetant par là même dans les bras de l'Angleterre, un autre ennemi redoutable. Mais la nouvelle mission de la « barrière de l'Est », ou de ce qu'il en restait, ne consistait donc plus à lutter contre les Habsbourg, mais contre la Russie, comme un cordon sanitaire appelé à préserver l'Europe civilisée et surtout « le Pays des Lumières » d'une « inondation de Barbares ». La France devait


« tendre à l'entourer de voisins puissants, susceptibles de retenir dans ses bornes un torrent qui menace de se répandre en tout sens, de comprimer un empire qui périrait par ses extensions mêmes, mais dont les débris pourraient écraser l'Europe »[37]
.

 Après la formation d'une nouvelle coalition anti-française, en 1799, Talleyrand considère la Russie, au même titre que l'Angleterre et « l'exécrable Autriche », comme faisant partie des « irréconciliables ennemis de la République »[38].

  

Les dangers de la russophilie sous le Directoire

 

 Dans le contexte de suspicion générale engendrée par la Terreur et le danger militaire qui pesait sur la France, le ministère craint d'être infiltré par un réseau d'espions gagnés à l'ennemi intérieur ou extérieur[39], la russophobie est de bon ton, et les mémoires critiques et haineux envers la Russie fleurissent dans les archives. Nombreux sont ceux qui proposent de profiter de la mort de Catherine II et de la personnalité de Paul Ier, très controversée sur le plan intérieur russe, pour déstabiliser la Russie par une révolution, et les moyens envisagés pour y parvenir ne sont que trop nombreux. Les uns comptent utiliser le ressentiment de l'Église orthodoxe qui vit ses biens sécularisés en 1764[40], les autres veulent manipuler les populations grecques soumises[41], les troisièmes suggèrent de profiter des problèmes de succession et des appétits des grandes familles princières russes[42] ; les plus avisés, enfin, assurent qu'un tel changement intéresserait les pays voisins de la Russie qui ont si souffert par le passé des extensions de celle-ci qu'ils seraient prêts à s'unir pour provoquer ladite révolution[43]. D'ailleurs, le Directoire ne semble pas insensible à l'idée d'un coup d'État téléguidé de l'extérieur, puisque Reubell, chargé des Relations extérieures, fit venir de Strasbourg à Paris l'un des donneurs d'avis, Wolsay, à qui il accorda plusieurs audiences début 1799[44].

Au-delà de ces propositions de circonstance, il est étonnant de constater à quel point les idées du Testament sont présentes dans tous ces mémoires. Mallet du Pan[45] perçut la continuité de la politique extérieure russe et parla des « desseins médités depuis Pierre le Grand ». Moissonnier ressentit, à l'issue de son séjour de quinze ans en Russie, que malgré le « caractère minable » de Paul Ier, les pays européens avaient fort à craindre d'être « subjugués » par leur voisin[46]. Le citoyen Poterat[47] suggéra, s'il devenait impossible d'entraver les agrandissements de l'empire des tsars, d'en tirer profit en partageant l'Europe asservie entre la France, au Sud, et la Russie, au Nord, au moyen de traités d'alliance et de commerce, et en luttant ensemble contre la Turquie et surtout l'Angleterre. Mais le plus frappant est le mémoire de P. Gallet qui souligna, lui aussi, la pérennité des projets russes sur Constantinople, « dessein d'envahissement oriental » pour contrôler cet « entrepôt du commerce de l'univers », et parla avec clairvoyance de l'intention de la Russie d'utiliser les Grecs orthodoxes contre la Turquie, surtout en Morée. Selon lui, l'empire des tsars « enfant[ait] chaque jour de nouveaux plans, mais qui [étaient] tous liés à son premier » et dont le but secret consistait à « faire régner la Russie seule en Europe ». Tout comme les patriotes polonais, auteurs du Testament, Gallet vit en la France le seul pays d'Europe pouvant « contrarier » ces projets[48].

  Tout en affirmant la grandeur militaire russe, les auteurs semblent vouloir relativiser sa puissance ; influencés malgré eux par le vieux mythe d'une Russie barbare, ils ne purent l'inclure au rang des puissances européennes. Mallet du Pan parla du « système oriental de la Russie », Moissonnier, d'un « fantôme de puissance » et d'un peuple « insouciant, paresseux et voleur », malgré les réformes de Pierre le Grand, à cause du despotisme asiatique et surtout de l'esclavage, « obstacle au développement du génie » d'une nation. Edmond Genet peignit à son tour l'armée du tsar où règnent misère, corruption, désorganisation et incompétence, et démythifia le soldat russe et les cosaques que l'on croyait invincible, depuis les victoires d'Élisabeth Ire sur la Prusse[49]. Pour tous ces auteurs, la puissance d'un pays était donc intimement liée à son niveau de civilisation, et la Russie semblait être proscrite de la cour des grands pour longtemps, sinon à jamais. Il fallait donc la tromper pour profiter de ses richesses naturelles, à l'instar de l'Angleterre, en signant un traité de commerce « pour l'intérêt national », malgré son despotisme, tout en restant méfiant à son égard[50].

 Les rares sympathisants de l'empire des tsars semblaient suspects, comme en témoigne le cas du citoyen Guttin, l'une des nouvelles recrues de Talleyrand, ancien inspecteur général des manufactures en Russie, parlant le russe et connaissant le pays pour y avoir vécu plusieurs années. Il proposa au ministère plusieurs plans d'alliance avec la Russie, manifestant par là même une russophilie qui, selon Talleyrand, « aurait besoin d'explications »[51] et excita « quelque défiance » chez Reinhard[52], à tel point que Guttin fut surveillé afin de tester son républicanisme et sa loyauté. L'absence de Talleyrand qui démissionna en juillet 1799 ne dura pas assez longtemps pour permettre un changement d'attitude à l'égard de la Russie. À l'arrivée de Reinhard au poste de ministre des Relations extérieures, Guttin trouva certes une oreille plus attentive, mais les conclusions des deux rapports favorables à l'idée d'un rapprochement avec la Russie qu'il envoya au Directoire furent peu partagées[53].

 

 

Le Testament à l'épreuve de l'alliance franco-russe (1801)

 

 

Le 18-Brumaire propulsa Bonaparte au sommet d'un État épuisé par la « guerre perpétuelle »[54] à laquelle le Directoire l'avait contraint. Il obéit donc avant tout à la nécessité de pacifier la France à tout prix[55]. Londres et Vienne ayant refusé son offre de paix, il se tourna vers Paul Ier. Cette attitude de Napoléon qui fait de Pétersbourg un partenaire dans les négociations de 1800-1801 sous-entend l'entrée de la Russie sur la scène internationale non plus comme une intruse orientale, mais comme un pays de civilisation européenne, comme l'« un des plus grands empires du monde »[56] en devenir. L'empire des tsars n'est plus un simple appui militaire, comme du temps du renversement des alliances, mais intéresse Napoléon pour son poids diplomatique.

  

Ces idées furent préparées par les mémoires de Guttin[57] et par l'ouvrage du comte d'Hauterive De l'état de la France à la fin de l'an VIII[58], très apprécié du premier consul. Déjà présent au ministère sous le Directoire, d'Hauterive contribua à la définition de la politique russe du Consulat. Proche de Talleyrand, il partageait au début de sa carrière les vues russophobes de ce dernier et voyait la politique extérieure de la Russie à travers le prisme du Testament de Pierre le Grand. Mais au moment du bref passage de Reinhard au poste de ministre, d'Hauterive, chargé de la section du Nord, prit connaissance des thèses du citoyen Guttin en faveur d'une alliance franco-russe. Guttin lui permit de relativiser le danger[59] venant de la Russie de Paul Ier, en l'amenant à l'idée que ce dernier voulait « consolider les principes de l'indépendance générale, en promettant un appui aux nations faibles » et que la France n'avait « aucun motif de mettre des obstacles aux progrès de la Russie »[60]. Nommé conseiller d'État et richement rémunéré suite à cette publication, d'Hauterive fut l'un des appuis de Napoléon dans le rapprochement avec la Russie, finalisé par la signature d'un traité d'alliance le 8 octobre 1801. C'est donc tout naturellement à Guttin que le ministère commanda un mémoire sur les moyens d'activer le commerce entre les deux nations et lui accorda plusieurs audiences pour exposer ses vues[61].

 Seulement, cette entente n'était-elle pas étrange, sinon gênante, pour l'image de la France ? Que penser de cette mésalliance entre deux régimes politiques incompatibles, le pays des droits de l'homme et la Russie autocratique, naguère l'un des bastions de la lutte contre « la contagion révolutionnaire » ? Comme l'avait remarqué Talleyrand[62] un tel rapprochement n'allait-il pas à l'encontre des principes de la diplomatie française qui soutenait les pays de la barrière de l'Est, et ne signifiait-il pas le désaveu des patriotes polonais qui s'étaient rangés sous les drapeaux de la France ? Enfin, la façon dont Le Moniteur[63] présenta la nouvelle disposition des forces en Europe, n'était-elle pas sans rappeler le colonialisme de l'ancien régime monarchique ? Car le texte du Moniteur était très proche de l'une des idées centrales du Testament, idée selon laquelle l'Europe devait être partagée entre deux grandes puissances qui régneraient chacune sur sa moitié : la Russie au Nord, et la France au Sud[64]. En 1801, la situation en Europe rendit ce rêve envisageable : chacun des deux pays fit en effet des progrès militaires remarqués, Pétersbourg avec la démonstration de sa force de frappe en Italie et la proclamation de la seconde neutralité armée dans la Baltique dirigée contre l'hégémonie anglaise sur les mers, Paris avec la montée de son influence en Espagne par les deux traités de San Ildefonso[65] et en Italie par le traité de Lunéville, et avec la dislocation de la deuxième coalition. Au vu de ces inconvénients qu'on pourrait qualifier d'idéologiques, on comprend mieux l'attitude réticente de Talleyrand, rappelé le 22 novembre 1799, à l'égard de cette union contre-nature. En attendant les preuves de la bonne volonté de Paul Ier, il garda opérationnels tous les moyens de nuire à la Russie et essaya même d'obtenir la signature autographe du tsar[66] pour une éventuelle fabrication de faux à des fins de propagande, pratique courante chez lui[67].

 

 

La politique russe de Napoléon : un choix pragmatique

 

 

Si Bonaparte, on l'a vu, était motivé par les conditions diplomatiques du moment, qu'en était-il de ses convictions personnelles au sujet de son nouvel allié, et dans quelle mesure le Testament de Pierre Ier contribua-t-il à les forger ? Avant l'entrée de la Russie dans la deuxième coalition, le jeune général se préoccupe peu de la Russie, et pour cause : sa référence principale en la matière est l'Histoire philosophique de Raynal[68] dont la réédition française parut à Paris en 1798 et dont il emporta un exemplaire en Égypte[69]. L'image de la Russie qui s'en dégage est anecdotique et caricaturale à souhait. On y apprend entre autres que Pierre Ier, souverain de la Moscovie, procéda en 1722 à des « usurpations » au bord de la mer Caspienne, mais que ces provinces « dont les chaleurs humides avoient fait le tombeau des moscovites » furent rendues à la Perse par l'impératrice Anne en 1734 ; que ce monarque, soucieux d'endurcir son peuple, « ordonna de ne laisser boire que de l'eau de la mer aux enfants de ses matelots », étrange épreuve qui coûta la vie à tous ces « jeunes sauvages ». Que reste-t-il du monarque réformateur et créateur de la marine russe de chez Voltaire ? On apprend également que Catherine II voulut « civiliser un peuple barbare » en copiant son code législatif depuis De l'Esprit des lois : un bel hommage à la France, mais qui cantonne la Russie dans le statut de simple imitatrice. Enfin, l'auteur assure qu'à cause de l'esclavage qui pèse sur le peuple russe, le droit à la grandeur lui est à jamais refusé : « si les arts pénètrent un jour chez les tartares et les iroquois, ils y feront des progrès infiniment plus rapides, qu'ils n'en peuvent jamais faire dans la Russie et dans la Pologne »[70]. Quant à l'intérêt actuel de ce pays, Raynal parle d'une puissance certes redoutable dans une guerre offensive - et la renommée lointaine de Souvorov était là pour le rappeler à Bonaparte - mais encore mal organisée, peu peuplée et sans industrie, pouvant au mieux apporter à la France un soutien militaire ponctuel.

  Mais ce qui n'intéressa que peu Bonaparte le militaire attira la plus grande attention de Bonaparte le consul et, à plus forte raison, de Napoléon l'empereur. Dans sa recherche de renseignements sur le futur allié de la France, prit-il connaissance de l'une des versions du Testament précieusement conservées aux archives par Caillard ? Difficile de l'affirmer avec certitude. Ce qui est certain, c'est que la vision qu'il avait de la Russie fut très proche de celle qui se dégageait du document apocryphe. En termes d'images d'abord : Napoléon ne parla-t-il pas des Russes, en 1807, puis en 1812, comme d'une « nuée de fanatiques et de barbares » s'attaquant à « l'Europe civilisée » ?[71] En termes d'enjeux géopolitiques, ensuite, car le paragraphe sur le commerce des Indes prenait tout son sens à la lumière de l'intérêt que Napoléon portait à l'Égypte ; celui au sujet de l'Angleterre, ourdissant elle aussi des projets de domination, ne serait-ce que sur les mers, soulignait la nécessité vitale du maintien du blocus continental ; enfin, le passage sur la Pologne, victime de la politique extérieure des tsars, appelait à sa libération et à sa reconstitution qui permettraient de refouler la Russie dans ses frontières. Il n'est donc pas étonnant que certains aient attribué le Testament à Napoléon lui-même, à l'instar de Gustav Berkholz, auteur de trois articles sur le sujet dans la seconde moitié du XIXe siècle[72].

 Mais ces idées-là, l'empereur sut les taire au moment où le pragmatisme d'État le poussa à s'entendre avec le cabinet de Pétersbourg. La politique versatile de Napoléon à l'égard de la Russie fit alterner, en France, des périodes de propagande anti- et pro-russe ; tous ces outils furent mobilisés au moment des alliances de 1801 et de 1807, avec l'ordre de « ne plus écrire de sottises sur la Russie »[73], tout comme en période de conflit, où Napoléon exploita la question d'Orient pour mobiliser l'opinion française et internationale contre le tsar. Dans ses discours, tantôt il imagina « les malheurs qui résulteraient de la perte de l'empire de Constantinople »[74], tantôt il rappela aux Français le « crime du siècle ». En juin 1812, Napoléon sait que, de ces deux thèmes, c'est le destin de la Pologne qui émeut et fédère le mieux ses concitoyens, et exploite ce sentiment dans la proclamation adressée à l'armée :


« Soldats, la seconde guerre de Pologne est commencée... La paix que nous conclurons mettra un terme à la funeste influence que la Russie exerce depuis cinquante ans sur les affaires de l'Europe »[75]
.

  Dans la continuité de ses propres discours, Napoléon suscita des ouvrages et contrôla l'espace public ; c'est d'Hauterive qui fut chargé de censurer toute publication et d'entretenir des rapports étroits entre le ministère et l'administration de la librairie[76]. Mais lorsqu'en 1811, après plusieurs changements de cap, Napoléon cherche à nouveau à retourner l'opinion contre la Russie, il a besoin d'un élément de propagande inédit, capable de frapper les esprits. Il doit, tout en ravivant la peur du Russe, discréditer l'adversaire en soulignant la supériorité des Français, mais aussi des Polonais, car là encore, ils seront aux côtés des soldats de l'empire[77]. Le général Sokolnicki fut alors mandé à Paris[78] afin de contribuer aux préparatifs secrets. C'est probablement lui qui, rappelant à l'empereur son Aperçu de 1797, lui permit de se rendre compte de l'impact que la publication d'un tel document pourrait avoir à la veille de la campagne de Russie. Par ailleurs, depuis 1810, Napoléon disposait d'une partie des archives secrètes de l'époque de Louis XV[79] où l'idée de l'existence du Testament de Pierre le Grand était déjà présente ; une telle coïncidence ne pouvait-elle pas rendre le document plus crédible encore ?

  

Au même moment, d'Hauterive fut chargé de présenter un compte rendu de l'ensemble des mémoires relatifs à la Russie disponibles dans les archives contenant des informations pouvant être utiles en vue d'une nouvelle guerre. Dans ses deux rapports, datés du 25 octobre 1811 et du 1er janvier 1812, le conseiller d'État reconnut que les documents examinés ne contenaient :


« rien de bien certain sur la Russie et particulièrement sur ce qu'il importe le plus de connaître avec détail et certitude, je veux dire la marche de la civilisation dans ce pays... Les livres manuscrits ne donnent sur ce point important que de vagues hypothèses »

 et ne « semblent renfermer que de vieilles, incomplètes, incertaines informations »[80]. Rien n'a donc changé depuis le Directoire. Il n'est pas étonnant que, en l'absence de données récentes et fiables, le plan secret de Pierre Ier prît toute son importance, même si son origine put paraître douteuse à tous ceux qui voulaient bien s'interroger sur l'authenticité du document. En effet, d'Hauterive, présentant au ministre ce « manuscrit très curieux de Pierre de Grand » qui servit d'« Évangile » à ses successeurs, s'étonna des ressemblances étranges entre les versions de Paradowski et de Tombeur, pourtant de sources et de datation différentes : « Je ne puis comprendre comment les personnes qui ont présenté ce mémoire ont sur les projets de Pierre de Grand les mêmes notions »[81]. Mais était-ce la première fois que le ministère se servait d'un faux ?

 

 

Le Russe invincible : résurgence d'un vieux mythe

  

Les relations franco-russes étant dominées par l'aspect militaire, l'armée russe et l'évaluation de son potentiel préoccupaient tous les esprits, raison pour laquelle les mémoires dans ce domaine furent probablement les plus informatifs. On y retrouvait bien sûr les vieux mythes agrémentés de nouveaux effets de style : on parlait du peuple russe comme d'un « torrent gonflé par les orages » auquel Napoléon seul pouvait opposer une « digue »[82], ou d'une puissance qui, « comme les Huns, entraîne avec elle les hordes qu'elle rencontre sur sa route, qui a toutes les ressources de la civilisation dans son cabinet, et toutes les forces de la barbarie dans son peuple »[83]. Mais au-delà des images, la tendance générale fut dirigée contre les stéréotypes et vers une connaissance de plus en plus détaillée de l'organisation, des moyens techniques et des stratégies des forces militaires russes, des motivations et de la valeur des soldats et des officiers. Cet enrichissement des renseignements devait beaucoup aux Français ayant résidé en Russie pendant plusieurs années, comme Genet ou Moissonnier[84], et tendaient à relativiser la menace russe. Le ministère était demandeur d'évaluations chiffrées des armées terrestre et maritime intégrant les populations des territoires nouvellement acquis par l'empire des tsars. Mais ce point s'avère être des plus difficiles, car là où les uns insistent sur un accroissement « effroyable » du nombre de recrues potentielles[85], les autres soulignent la difficulté de réunir une armée à cause des distances à parcourir de plus en plus grandes[86]. Napoléon ne fut-il pas encouragé par ces derniers ?

 La fin désastreuse de la campagne de Russie apporta une nouvelle pierre à la légende de l'ogre russe qui intégra deux images extrêmes, Moscou et Bérézina. Les Russes étaient-ils en fin de compte invincibles, comme aux temps d'Élisabeth Ire ? Pouvait-on les combattre sur leur territoire ? Napoléon fut-il aveuglé par ses succès au point de sous-estimer les difficultés d'une telle campagne ? Il avait eu pourtant des mises en garde qui ne furent pas prises au sérieux. Leclerc, par exemple, fit parvenir à d'Hauterive, début 1812, les traductions de quelques extraits de deux ouvrages parus en allemand[87], pour faire connaître au ministère l'état d'esprit des écrivains du nord de l'Allemagne et les idées qui y circulaient à l'approche de la campagne de Russie. Tout comme dans le Testament, l'Europe est vue comme partagée entre deux puissances, l'empire des tsars et celui de Napoléon, la barrière entre elles (l'Allemagne et la Pologne) étant totalement anéantie. La confrontation militaire s'impose, mais dans les deux ouvrages, l'avantage semble se trouver incontestablement à l'Est, car :


« quelle que soit l'issue de cette lutte, la Russie n'en éprouvera aucune atteinte, quand même Napoléon tenterait, après la victoire la plus décisive, de faire pénétrer son armée dans l'intérieur de l'empire. Elle serait anéantie comme celle de Charles XII le fut à Poltava, ou forcée à une prompte retraite par le défaut de subsistances dans des terres inconnues et parmi des peuples étrangers. En ce moment encore le Russe peut seul faire la guerre en Russie »[88]
.

D'Hauterive transmet certes les traductions au duc de Bassano, mais en fait un commentaire ironique et narquois en les qualifiant d'« extravagantes chimères »[89].

 

 

Entrée du Testament dans le domaine public

  

Un nouvel éclairage sur la question d'Orient

  

Ainsi l'idée qui n'était que formulée dans ses lignes générales par le cabinet de Louis XV prend-elle forme à la fin du siècle. Après avoir circulé pendant près de vingt ans dans le monde clos de la diplomatie, ayant survécu au Directoire, au Consulat et à l'Empire où il nourrit le discours officiel et influença des décisions d'importance internationale, le Testament de Pierre le Grand fit donc son entrée, d'abord discrète et peu remarquée, dans l'espace public. Peu de temps après, la France bascula avec la chute de Napoléon : d'un empire dominant presque toute l'Europe et combattant un État oriental et despotique, elle devint un pays à son tour dominé, en partie occupé par les troupes russes, entre temps devenues libératrices et vainqueurs d'un tyran. Après avoir rêvé de partager le continent avec la Russie, la France vit l'Angleterre occuper sa place de leader. Dans ce nouveau monde, un texte de propagande exploité par l'empereur déchu devait, semble-t-il, avoir une vie courte et un contenu périmé.

  Pourtant, sous la Restauration, le Testament continua son cheminement[90]. Après le Congrès de Vienne, la Russie d'Alexandre Ier affirma sa prépondérance sur le continent aux côtés de l'Angleterre. Au début des années 1820, lorsque la France était à la recherche d'un nouvel allié, Paris se trouva face à un choix difficile entre « la perfide Albion » et « le gendarme de l'Europe » incarnant les idées de la Sainte-Alliance. C'est là que le Testament devint un argument important des partisans du rapprochement avec l'Angleterre et contribua à la décision de se mettre à l'abri du voisin anglais, face à l'expansion toujours grandissante de l'empire des tsars. Les idées du document apocryphe furent reprises et développées, pour ne citer que les auteurs les plus marquants, dans les ouvrages de Pradt[91], ancien ambassadeur de Napoléon à Varsovie (on retrouve à nouveau l'influence du contexte polonais), et de d'Aubernon[92], employé dans cette même ambassade.

 Car le Testament prit toute son importance à la lumière de la question d'Orient qui, à partir des années 1820, devint l'un des problèmes majeurs de la diplomatie européenne. Lorsque de toutes les versions du Testament disponibles au dépôt du ministère, Lesur publia celle de Tombeur qui, contrairement à la version de Sokolnicki, contenait le paragraphe sur les intérêts russes dans le Caucase, il ne devança que de très peu l'apparition d'une nouvelle aire de conflits entre plusieurs puissances européennes[93]. Les conquêtes russes en Orient furent confirmées par le très avantageux traité de Bucarest, signé en 1812 à l'issue d'une guerre de six ans contre la Turquie, et par celui de Gulistan, imposé à l'Iran un an plus tard. Les succès de Pétersbourg dans les nouvelles guerres russo-turque et russo-iranienne en 1828-1829, l'intervention violente de Nicolas Ier en Hongrie vingt ans plus tard, exacerbèrent les dissensions pour aboutir, en 1854, à la guerre de Crimée.

 Par ailleurs, l'insurrection grecque remit à l'ordre du jour l'ascendant religieux de la Russie sur les chrétiens de l'Empire ottoman : en 1821 d'abord, lorsqu'elle permit la formation des hétairies sur son territoire, puis en 1826, quand la Grèce, à bout de souffle, appela le tsar à la soutenir contre les troupes turques et égyptiennes. Les relations Russie-Europe furent de plus en plus observées à travers le prisme de la confrontation religieuse : déjà visible au XVIIIe siècle où la Russie orthodoxe écrasa la Pologne catholique, cette tendance se développa avec le renouveau de la pensée religieuse apporté par le romantisme. Pour Custine, par exemple, toutes les guerres depuis le traité de Westphalie furent en réalité des guerres de religion. Dans son ouvrage, devenu une référence incontournable, il est question de l'« asservissement politique de l'Église grecque » tombée « dans la dépendance absolue du temporel » et n'ayant plus aucune « autorité morale sur les peuples », alors que l'Église romaine seule « a sauvé la pureté de la foi ». Custine vit dans le Testament l'instrument de la punition divine pour « la mauvaise civilisation de l'Europe »[94]. Mais pour les contre-révolutionnaires, comme Joseph de Maistre, la Russie était, au contraire, un pays élu, bastion de la monarchie, préservé de la peste de la révolution unie au catholicisme et chargé d'une « mission », celle de sauver l'Europe[95].

  

Naissance d'une nouvelle légende

  

Après les événements de juillet 1830, la France devint à nouveau, aux yeux des cabinets européens effrayés, la source de la contagion révolutionnaire, alors que la Russie, elle, cherchait à renouveler les idées de la Sainte-Alliance. La Pologne revint sur le devant de la scène internationale, avec un soulèvement maté par Nicolas Ier dans un bain de sang. Ainsi retrouva-t-on en Europe un contexte politique et idéologique semblable à celui qui, en 1812, avait favorisé la première publication du Testament. Il n'est donc pas étonnant que la nouvelle image de Pierre le Grand finisse par prendre corps dans les années 1830. En 1836, Gaillardet fit éditer les mémoires du chevalier d'Éon[96] en y insérant, avec des modifications de style et de détails, mais pas de fond, le texte du plan que le tsar aurait laissé à ses héritiers. C'est là que le texte prit enfin le nom de Testament, alors très à la mode, par analogie avec ceux de Richelieu ou de Colbert. C'est là aussi que, pour la première fois, il fut présenté comme « une copie littérale et fidèle » du texte rédigé par le tsar, sans qu'aucun doute soit admis sur son authenticité. À peine trois ans plus tard, le Testament fut repris et enrichi de nouveaux détails par Chodzko dans son Histoire de la Pologne[97] et par bien d'autres encore : la légende était née. Elle évinça définitivement le mythe du tsar réformateur hérité du siècle des Lumières et traversa non seulement le XIXe mais aussi le XXe siècle[98].

  

Conclusion

  

À la lumière de ces faits, quels furent donc les éléments qui assurèrent la pérennité du Testament ? La force de ce texte consiste dans le fait d'être tourné simultanément vers le passé et vers le futur, tout en tenant compte du présent. D'abord, il s'appuyait sur les anciennes représentations sur la Russie, tout en les ravivant, et surmontant par là même le mythe idyllique d'une Russie devenue civilisée sous l'impulsion d'un souverain. La facilité avec laquelle la France, après avoir cru Voltaire, fit volte-face en rejetant le « mirage russe », fut conditionnée par le contexte politique et idéologique de l'époque. Mais au-delà de l'aspect événementiel, l'idée d'une Russie orientale, despotique et barbare imitant l'Occident sans y parvenir, affirma et flatta avec une force nouvelle l'identité européenne et donc supérieure de la France.

 D'autre part, les auteurs du Testament initialement adressé à la France du Directoire, manifestèrent une clairvoyance étonnante en cherchant à le rendre universel et à dépasser tous les clivages possibles : politiques d'abord, et en effet, le texte intéressa les hommes politiques de tous bords ; idéologiques ensuite, pour satisfaire un gouvernement révolutionnaire aussi bien qu'un empire en expansion ou une monarchie chancelante ; enfin, nationaux, car, après avoir été publié en France, le Testament fut repris dans d'autres pays[99]. En incluant dans les projets de Pierre Ier la plupart des grands pays européens et le plan d'invasion du continent tout entier, il offrait à tous un adversaire intemporel et un bouc émissaire idéal. Bien qu'inspiré par l'espoir de sauver la Pologne, le plan s'intéresse à toutes les victimes potentielles, passées, actuelles ou futures. Référence des russophobes, le Testament permit de justifier d'avance toute attitude d'hostilité et de méfiance à l'égard de la Russie, puisque les agissements de celle-ci, quelles que soient les circonstances et quel que soit le souverain, devaient inévitablement suivre les volontés de Pierre Ier.

  L'histoire remarquable de ce document n'est-elle pas en même temps celle de la peur de l'autre et de sa différence ? La Russie fut crainte d'abord pour sa barbarie orientale, puis pour sa civilisation nouvellement acquise mais plus dangereuse encore que l'arriération d'antan ; elle effraya par son gouvernement autocratique, par le servage, par sa religion... Ces différences réelles et imaginées et, par conséquent, ces peurs furent d'autant plus exagérées que les connaissances sur le pays étaient maigres. On l'a vu, le manque de renseignements précis dans tous les domaines, déjà déploré au cours du XVIIIe siècle, fut à nouveau récurrent sous le Directoire comme sous Napoléon, provoqué par l'éloignement du pays, certes, mais aussi par une focalisation exagérée sur l'aspect quasi unique, celui de la puissance militaire, et le retour toujours facile aux vieux mythes flattant l'orgueil occidental. Cette disposition d'esprit, cautionnée par le Testament et l'épouvantail russe agité sous les yeux de l'Europe, ralentit la découverte de la Russie authentique. Comment expliquer sinon que les voyageurs de plus en plus nombreux, dont Custine est l'emblème, n'apportèrent que la confirmation des peurs vieilles d'une centaine d'années ? Avec le début de la publication des œuvres d'écrivains et d'historiens russes en France, à partir des années 1820, commença la découverte de la culture russe, originale et européenne. Seules ces ouvertures vers la langue, la littérature et l'art furent capables de combattre, lentement, mais sûrement, l'héritage du passé.

 



[1] LORTHOLARY (Albert), Les philosophes du XVIIIe siècle et la Russie : le mirage russe en France au XVIIIe siècle, Paris, Boivin et Cie, 1951.

[2] MERVAUD (Michel), ROBERTI (Jean-Claude), Une infinie brutalité : l'image de la Russie dans la France des XVIe et XVIIIe siècles, Paris, Institut d'études slaves, 1991.

[3] LESUR (Charles-Louis), Les progrès de la puissance russe depuis son origine jusqu'au commencement du XIXe siècle, par Charles-Louis Lesur, d'après Guérard, Paris, Fantin, 1812.

[4] Pour plus de détails, voir l'article de DANILOVA (E. N.), « Zaveščanie Petra Velikogo », Trudy istoriko-arhivnogo instituta, t. 2, 1946, p. 205-270.

[5] RAGSDALE (Hugh), Détente in the Napoleonic Era: Bonaparte and the Russians, Lawrence, The Regents Press of Kansas, 1980, p. 15.

[6] Archives du ministère des Affaires étrangères (AMAE), mémoires et documents (MD), Russie, t. XXXI, doc. 37, ff. 327-330 v.

[7] Souligné par l'auteur.

[8] ETON (William) [ancien consul en Russie et en Turquie], A Survey of the Turkish Empire, texte français traduit par C. Lefebvre : Tableau de l'Empire ottoman, Paris, Tavernier, 1798 (an VII).

[9] AMAE, correspondance politique (CP), Russie, supplément t. 17, doc. 42 (ff. 108-121 v).

[10] Ainsi pour le paragraphe sur les négociations secrètes avec les cours de Versailles et de Vienne, Catherine Ire aurait écrit : « Il ne faut se confier à aucun ministre sur ce point, mais envoyer un messager confident pour parler de bouche, ou ce qui serait peut-être mieux, se ménager une entrevue pour ne rien mettre par écrit » ; au sujet de l'envoi de la flotte pour l'invasion définitive de l'Europe : « Ce sera d'autant plus facile que nous aurons les Danois, les Hollandais et les Anglais pour nous et qu'ils nous prêteront leurs flottes » (ibid., ff. 115 v-116 v).

[11] Pour plus de détails sur Sokolnicki, voir l'article de SOKOLNICKI (Michel) [descendant du général], « À propos du centenaire de 1812. Le Testament de Pierre le Grand. Origines du prétendu document historique », Revue des sciences politiques, janvier-juin 1912, t. XXVII, p. 88-98.

[12] AMAE, MD, Russie, t. 35, doc. 26.

[13] SOKOLNICKI (Michel), op. cit., p. 98.

[14] BLANC (Simone), « Histoire d'une phobie : le Testament de Pierre le Grand », Cahiers du monde russe et soviétique, 1986, vol. 9, no 3-4, p. 269.

[15] Dans l'analyse du texte du Testament, nous nous référons à celui de Lesur qui reprend à son tour la version de Tombeur : LESUR (Charles-Louis), op. cit., p. 176-179.

[16] FLASSAN (M. de), Histoire générale et raisonnée de la Diplomatie française, 2e éd., Paris, Freuttel et Wurts, 1811, t. VI, p. 215.

[17] BOUTARIC (Edgard), Correspondance secrète inédite de Louis XV, sur la politique étrangère, avec le comte de Broglie, Tercier, etc., et autres documents relatifs au ministère secret, publiés d'après les originaux conservés aux archives de l'Empire et précédés d'une étude sur le caractère et la politique personnelle de Louis XV, Paris, Plon, 1866 : t. II, contenant les « Mémoires sur la politique étrangère, remis par M. de Broglie à Louis XV, du 16 avril à la fin d'août 1773 », p. 16-18.

[18] Lorsqu'en 1757, de retour de sa mission à Pétersbourg, le chevalier d'Éon rédigea ses mémoires sur la Russie, il sentait que « l'intention secrète de la Cour de Russie étoit à la mort du Roi Auguste III, de garnir la Pologne de ses troupes, afin d'en mettre la couronne sur la tête d'une de ses créatures, et de se ménager par-là les moyens de s'emparer d'une partie des Palatinats » et que « cette intention de la Cour de Russie n'était pas récente ; que l'invasion d'une partie de la Pologne avoit été le projet favori de Pierre le Grand, qui souhaitoit ardemment de rapprocher ses frontières de l'Allemagne, pour être à portée d'y jouer un rôle ». Cf. LA FORTELLE (M. de), La vie militaire, politique et privée de Mlle d'Éon de Beaumont..., Paris, Lambert, 1779, p. 30.

[19] Le thème de l'aveuglement de l'Europe est développé dans de nombreux ouvrages tout au long de la période, comme ceux de La Fortelle (1779), de Le Clerc (1783-1784), de Gallet (1797) et dans un ouvrage anonyme attribué à Lesur ou à d'Arbelles (1807), cités dans cet article.

[20] Propulsé sur le trône de Pologne par Catherine II en 1764, il fut le témoin impuissant du premier démembrement de 1772, après l'échec de la Confédération de Bar ; puis du second partage, suite à l'opposition de la Confédération de Targowica au pouvoir monarchique, en 1792 ; enfin de celui de 1795 qui le contraint à l'abdication.

[21] MALLET DU PAN (Jacques), Du péril de la balance politique de l'Europe, ou Exposé des causes qui l'ont altérée dans le Nord, depuis l'avènement de Catherine II au trône de Russie, Londres, 1789. Le manuscrit de l'ouvrage, daté probablement de fin 1788, fut déposé au ministère des Relations extérieures (AMAE, MD, Russie, t. 35, doc. 1, ff. 4 et s.).

[22] Ibid., p. 5.

[23] De la politique et des progrès de la puissance russe, Paris, Giguet et Michaud, 1807. Attribué à André d'Arbelles ou à Charles-Louis Lesur, les deux étant employés par le ministère.

[24] MARECHAL (Pierre-Sylvain), Crimes des empereurs russes, ou Histoire de la Russie réduite aux seuls faits importants, Paris, F. Buisson, an X (1802). Voir p. 360 et suiv.

[25] Ibid., p. 2.

[26] LE CLERC (Nicolas-Gabriel), Histoire physique, morale, civile et politique de la Russie ancienne et moderne..., Paris, Froullé, Versailles, Blaizot, 1783-1784, 5 vol.

[27] MALLET DU PAN (Jacques), op. cit., p. 146-147. L'auteur accorde par ailleurs au peuple russe d'être d'un naturel « robuste, flexible et pénétrant » (p. 146).

[28] CORBET (Charles), À l'ère des nationalismes. L'opinion française face à l'inconnu russe, 1799-1894, Paris, Didier, 1967, p. 33. Pour une analyse détaillée de l'exploitation et de l'évolution de ce mythe dans l'opinion publique française au moment de la deuxième coalition, voir DUJIN (Nicolas), « La République et l'empire des tsars (1799-1801) : du rapprochement rêvé par le citoyen Guttin à la convention franco-russe », mémoire de maîtrise sous la direction de Marie-Pierre Rey, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Centre de recherches sur l'histoire des Slaves, 2003, p. 79-84.

[29] Par exemple chez le comte de Broglie, « Premier supplément séparé, pour servir de supplément à l'article de la Russie », in BOUTARIC (Edgard), op. cit., t. 2, p. 51 et suiv.

[30] Comme le précise Le Moniteur no 33 du 3 brumaire an VIII (25 octobre 1799), les Anglais versent 44 000 livres sterling par mois pour la participation russe aux combats menés par la coalition.

[31] BLANC (Olivier), Les espions de la Révolution et de l'Empire, Paris, Perrin, 1995, p. 144.

[32] « Mémoire de Talleyrand sur la situation de la République française considérée dans ses rapports extérieurs avec les autres puissances, présenté au Directoire le 10 juillet 1798 », in PALLAIN (Georges) (éd.), Correspondance diplomatique de Talleyrand... Le ministère de Talleyrand sous le Directoire..., Paris, 1891, p. 248-249.

[33] BLANC (Olivier), op. cit., p. 145-148.

[34] « Rapport de Talleyrand du 2 floréal an VII (21 avril 1799) sur les propositions du Cen Guttin », AMAE, MD, Russie, t. 31, doc. 53, f. 388 v.

[35] « Mémoire de Talleyrand... du 10 juillet 1798 », in PALLAIN (Georges) (éd.), op. cit., p. 246.

[36] « Rapport de Talleyrand du 2 floréal an VII... », ff. 385 v-386 v.

[37] Ibid., f. 388 v.

[38] « Rapport de Talleyrand sur la situation extérieure de la République, messidor an VII (juin 1799) », in PALLAIN (Georges) (éd.), op. cit., p. 429.

[39] Surtout à la fin de 1799 lorsque les progrès de Souvorov en Italie font peser une menace sur les frontières de la République et qu'une seconde guerre des Chouans est en cours.

[40] « Mémoire sur la Russie, par le Cen Wolsay », 1798, AMAE, MD, Russie, t. 35, doc. 35.

[41] « Note diplomatique sur les moyens de déjouer les projets de la Russie et d'écraser cette énorme masse sous son propre poids ; par le Cen Durosoy, frimaire an IV (novembre-décembre 1795) », AMAE, MD, Russie, t. 31, doc. 38, ff. 331-332.

[42] « Mémoire d'un Hollandais qui a résidé longtemps en Russie et en Pologne » (daté de 1796, an IV), AMAE, MD, Russie, t. 35, doc. 14, ff. 81-86 v.

[43] « Mémoire sur la Russie présenté au Cen Rewbel le 19 floréal an V (8 mai 1797), par Moissonnier », AMAE, MD, Russie, t. 35, doc. 16, ff. 87-100 v.

[44] « Lettre du Cen Wolsay à Reubel, pluviôse an VII (février 1799) », AMAE, MD, Russie, t. 35, doc. 36, cité par DUJIN (Nicolas), op. cit., p. 105.

[45] MALLET DU PAN (Jacques), op. cit. (manuscrit). Tout en reconnaissant une continuité dans les faits, Mallet du Pan souligne une différence dans l'esprit des conquêtes. Celles de Pierre le Grand sont vues comme « raisonnables » car provoquées par des guerres défensives, Élisabeth Ire est présentée comme une « médiatrice » et Pierre III comme « magnanime », alors que l'avènement de Catherine est qualifié de « tragédie » (ff. 4, 4v et 19).

[46] « Mémoire... par Moissonnier », ibid., ff. 87-100 v.

[47] « Considérations politiques sur la Russie. Danger pour la France de la trop grande prospérité de cette nation : nécessité et moyens de parvenir à entraver cette prospérité ou d'en partager les avantages, 1796 (Extrait d'un mémoire remis au Cen Charles de la Croix par le Cen Poterat) », AMAE, MD, Russie, t. 35, doc. 13, ff. 79-80.

[48] « Note sur les progrès de la Russie et causes de sa conduite actuelle envers les autres cabinets, par P. Gallet, présenté au Gouvernement le 6 vendémiaire an VI (octobre 1797) », AMAE, MD, Russie, t. 33, doc. 25, ff. 141-148.

[49] « Observations statistiques sur la Russie, par Edmond Genet. Paris, le 30 octobre 1792 (an Ier de la République française) », AMAE, MD, Russie, t. 33, doc. 2, ff. 27-39 v.

[50] « Mémoire sur la Russie présenté au Cen Rewbel le 19 floréal an V (8 mai 1797), par Moissonnier », AMAE, MD, Russie, t. 35, doc. 16, ff. 87-100 v.

[51] « Rapport de Talleyrand sur les propositions du Cen Guttin (1799) », AMAE, MD, Russie, t. 31, doc. 53, f. 388 v.

[52] « Rapport de Reinhard du 3 brumaire an VIII (25 octobre 1799) sur les propositions du Cen Guttin, non présenté au Directoire », AMAE, MD, Russie, t. 31, doc. 56, f. 393-393 v.

[53] En novembre 1799, Guttin envoya au nouveau ministre quatre mémoires sur les avantages d'une alliance avec la Russie (DUJIN (Nicolas), op. cit., p. 105).

[54] Terme de Denis Richet, cité par WORONOFF (Denis), La république bourgeoise : de Thermidor à Brumaire, 1794-1799, Paris, Le Seuil, 1972, p. 193.

[55] CORBET (Charles), op. cit., p. 44.

[56] Formule du comte d'Hauterive (Alexandre-Maurice Blanc de La Nautte) dans HAUTERIVE (A.-M., comte d'), De l'État de la France à la fin de l'an VIII, Paris, Henrics, brumaire an IX (octobre 1800), p. 120.

[57] Pour Guttin, l'ouverture de la Russie aux principes des Lumières, la diffusion de la langue française et l'attitude protectrice des souverains russes à l'égard des porteurs des savoirs européens prouvent l'appartenance de ce pays à la culture européenne, bien qu'il reconnût que ces savoirs ne touchaient réellement que l'élite russe. Cf. « Observations diplomatiques du Cen Guttin (1796) », AMAE, MD, Russie, t. 5, doc. 15.

[58] Ibid.

[59] Sur l'évolution de l'opinion d'Hauterive, voir CORBET (Charles), op. cit.

[60] HAUTERIVE (A.-M., comte d'), op. cit., p. 120. Écrit à des fins de propagande en Europe et surtout en Angleterre, l'ouvrage fut rapidement traduit en anglais (cf. RAGSDALE (Hugh), op. cit., p. 46-47).

[61] DUJIN (Nicolas), op. cit., p. 103.

[62] « Rapport de Talleyrand sur les propositions du Cen Guttin (1799) », AMAE, MD, Russie, t. 31, doc. 53, f. 385.

[63] Le Moniteur du 20 février 1801

[64] Napoléon lui-même semble avoir été tenté par cette perspective de domination, déclarant que « la Russie a été créée pour prendre dans le Nord la part que la France a pris au Sud » (RAGSDALE (Hugh), « A Continental System in 1801: Paul I and Bonaparte », Journal of Modern History, 1970, no 42, p. 77). Quelques années plus tard, il suggéra à Alexandre Ier de partager les territoires turcs entre la France et la Russie, sans succès. Cf. VANDAL (Albert), Napoléon et Alexandre Ier, l'alliance russe sous le premier Empire..., Paris, Plon, Nourrit et Cie, 1891-1893, t. 1, p. 5.

[65] Le traité de San Ildefonso, signé en octobre 1800, prévoit la rétrocession de la Louisiane à la France ; par le traité d'Aranjuez, complément du précédent conclu en mars 1801, l'Espagne cède Parme à la France et s'engage dans une action commune contre le Portugal, accusé de collusion avec l'Angleterre.

[66] « Lettre du ministre de la guerre à Talleyrand du 25 brumaire an VIII », AMAE, CP, Russie, t. 89, doc. 177.

[67] Olivier Blanc mentionne l'existence d'un atelier, rue du Bac, qui utilisait les sceaux de toutes les personnalités notables de la scène politique internationale détenus par Talleyrand et produisit ainsi une série de faux avec, entre autres, des lettres à caractère privé attribuées à l'empereur de Russie (op. cit., p. 145).]

[68] RAYNAL (Guillaume-Thomas), Histoire philosophique et politique des établis-sements et du commerce des Européens dans les deux Indes, avec la collaboration de Denis Diderot et de Jean de Pichméja, paru pour la première fois à Amsterdam en 1770, l'ouvrage fut réédité de nombreuses fois à Paris, La Haye, Genève.

[69] CORBET (Charles), op. cit., p. 43

[70] RAYNAL (Guillaume-Thomas), op. cit. Pour les extraits cités, voir l'édition de La Haye, Gosse fils, 1776, t. 1, p. 5 (livre I), 256 (III) ; t. 6, p. 338 (XVIII).

[71] « Message de Napoléon rédigé le 29 janvier 1807 à Varsovie, pour la convocation exceptionnelle du Sénat le 17 février » (Correspondance de Napoléon Ier, vol. 14, no 11722). Par ailleurs, on lui attribue le fameux « Grattez le Russe, et vous trouverez le Tartare ».

[72] Ce bibliothécaire de Riga en publia deux en allemand (1859 et 1870) et un en français (Napoléon - auteur du Testament de Pierre le Grand, Bruxelles, à l'office de publicité, 1863)

[73] Cité par TARLE (E. V.), Pečat' pri Napoleone [La presse sous Napoléon], Petrograd, 1922, p. 14.

[74] « Message de Napoléon au Sénat... », op. cit

[75] Correspondance de Napoléon Ier, publiée par ordre de l'Empereur Napoléon III, Paris, Plon, 1858-1870, 32 vol., voir no 1885.]

[76] Voir l'une de ses notes sur le sujet, datée du 19 sept. 1812, AMAE, MD, Russie, t. 26, doc. 20-21, ff. 173-176.

[77] Raison pour laquelle Napoléon interdit, en 1812, la réimpression de l'Histoire de la Russie de Lévesque pouvant « décourager les guerriers polonais ». Cf. BLANC (Simone), op. cit., notes p. 285.

[78] SOKOLNICKI (Michel), op. cit., p. 97.

[79] DANILOVA (E. N.), op. cit., p. 260.]

[80] AMAE, MD, Russie, t. 26, doc. 9-11, ff. 86-112 v.

[81] AMAE, CP, Russie, supplément t. 17, doc. 43, ff. 122-124 v.

[82] « Mémoire sur les causes de l'ambition de la Russie, et les moyens de la réprimer, par Leclerc, avril 1807 », AMAE, MD, Russie, t. 26, doc. 1, ff. 8 -15 v.

[83] De la politique et des progrès de la puissance russe, op. cit., p. 113.

[84] Voir les références ci-dessus.

[85] Leclerc prévoit pour l'année 1856 une population de presque 88 millions d'individus dont plus de 78 millions en Europe, sans compter le Kouban, la Géorgie et l'isthme du Caucase, et une armée d'environ 1 400 000 hommes (op. cit., ff. 8 v-9 v). Gallet, lui, affirme qu'en 1797 la Russie « peut armer en un seul jour quinze cent milles hommes » (op. cit., f. 147 v).

[86] Selon Moissonnier, en 1797, l'armée réunit à peine 200 000 hommes, le chiffre officiel étant de 400 000 (op. cit., f. 88). Cinq ans auparavant, Genet parlait de 453 000 hommes pour l'armée de terre, dont même la moitié ne pouvait être rassemblée que difficilement, et de 3 940 marins au total sur les deux mers, avec seulement une quinzaine de bâtiments de guerre, la plupart des vaisseaux de ligne présentant des avaries considérables (op. cit., ff. 54-56 v).

[87] Il s'agit de l'ouvrage de Georges HASSEL, Des rapports politiques de la Russie en 1807, inclus dans son Esquisse statistique de l'empire de Russie et de sa nouvelle politique, et de celui de l'officier prussien M. de PLOTHO sur l'armée russe, paru en février 1811.

[88]    MAE, MD, Russie, t. 25, doc. 19, f. 169.

[89]    « D'Hauterive au duc de Bassano, le 10 septembre 1812 », AMAE, MD, Russie, t. 25, doc. 18, f. 167.

[90]    FRIDIEFF (Michel), « L'Empire russe vu par les hommes de la Restauration », Revue internationale d'histoire politique et constitutionnelle, avril-juin 1956, no 22, p. 108-124.

[91]    PRADT (Dominique Georges de Riom), Histoire de l'ambassade dans le grand-duché de Varsovie en 1812, Paris, Pillet, 1815 ; Parallèle de la puissance anglaise et russe relativement à l'Europe, suivi d'un aperçu sur la Grèce, Paris, Béchet aîné, 1823 ; Du système permanent de l'Europe à l'égard de la Russie et des affaires d'Orient, Paris, Pichon et Didier, 1828.

[92]    AUBERNON (Joseph d'), Considérations politiques et historiques sur la Russie, l'Autriche, la Prusse et l'Angleterre et sur les rapports de ces puissances avec la France et les autres États de l'Europe, Paris, Ponthieu, 1827.

[93]    La France commença, elle aussi, à s'intéresser de près à cette région et, en 1822, envoya en Géorgie son représentant Gamba dans l'espoir de développer le commerce français en Orient grâce à une nouvelle voie de transit.

[94]    CUSTINE (Astolphe, Mis de), La Russie en 1839, Paris, Amyot, 1843, vol. 4, p. 470, 472, 482.

[95]    MAISTRE (Joseph de), Quatre chapitres inédits sur la Russie, Paris, A. Vaton, 1859 (édition posthume ; 1810, 1re éd.).

[96]    GAILLARDET (Frédéric), Mémoires du chevalier d'Éon publiés pour la première fois sur les papiers fournis par sa famille d'après les matériaux authentiques déposés au ministère des Affaires étrangères, Paris, Ladvocat, 1836, 2 vol. Cette version du Testament est également déposée, sous forme de manuscrit, aux archives du Quai d'Orsay où elle est classée avec les documents de 1725 relatifs à la mort de Pierre le Grand, comme s'il s'agissait d'un document authentique.

[97]    CHODZKO (Léonard), Histoire de la Pologne, Paris, 1839.

[98]    Sur les utilisations du document postérieures à 1840, voir DANILOVA (E. N.), op. cit.

[99]    Pour la liste des ouvrages contenant le texte du Testament, voir MINZLOFF (C. R.), Pierre le Grand dans la littérature étrangère, d'après les notes de M. le Comte de Korff, St-Pétersbourg, Glasounow, 1872, p. 455-458.