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Pierre Singaravélou • Tianjin Cosmopolis. Une histoire de la mondialisation impériale en 1900

Bulletin IPR n°41 - Meilleurs mémoires

Tianjin Cosmopolis

Une histoire de la mondialisation impériale en 1900

 

Pierre Singaravélou

 

Mots-clés : Tianjin – Relations internationales –  Asie –  Guerre des Boxeurs – Empire chinois.

 

Tianjin Cosmopolis. A history of imperial globalization in 1900

Keywords : Tianjin – International relations – Asia – Boxer Occupation – Chinese Empire.

 

Cet article est également disponible en anglais

 

Les différentes thématiques sur lesquelles j’ai travaillé depuis quinze ans (histoire de l’orientalisme, des pratiques spatiales, de la domination coloniale, des relations trans-impériales, de la mondialisation, et des futurs possibles), se croisent à Tianjin en 1900, où s’est déroulé un épisode oublié de l'histoire des relations internationales en Asie[1]. Tianjin constitue un hapax dans l’histoire du monde contemporain : dix puissances impériales sont concomitamment présentes dans l'agglomération par le biais des concessions étrangères acquises à la suite des différentes guerres menées en Asie orientale, entre 1860 et 1900. En effet, cette ville fortifiée suscite toutes les convoitises : elle contrôle l'accès de Pékin, et constitue, par sa proximité avec la capitale, le deuxième pôle économique du pays après Shanghai, le second centre politique et intellectuel après Pékin, et le principal lieu de négociation diplomatique en Chine. Créées, à l'origine, pour mettre à distance les puissances étrangères du territoire relevant pleinement de la souveraineté chinoise, les concessions deviennent rapidement, sous l’impulsion des élites modernisatrices chinoises, un espace privilégié d'interactions et de dialogue entre étrangers et Chinois. Le vice-roi Li Hongzhang transforme Tianjin en un laboratoire d’incubation et une vitrine de la modernité urbaine chinoise dans les années 1870-1900 : on y installe pour la première fois en Chine le téléphone, le télégraphe, un hôtel international, une gare ferroviaire, un système postal public, une industrie d’armement moderne, une Académie militaire et une Université. L’histoire de Tianjin démontre qu’une partie des élites chinoises a su répondre aux défis de l’internationalisation à la fin du xixe siècle, contrairement au cliché d’un État chinois, incapable de répondre aux menaces internes et extérieures, et subissant une longue agonie. 

La guerre durant l’été 1900 transforme brutalement la ville chinoise, avec d’abord l’occupation par les Boxeurs qui en font une sorte de commune insurrectionnelle, puis les sièges successifs des concessions étrangères et de la cité autochtone qui détruisent de nombreux quartiers, et enfin le massacre d’une partie de la population chinoise à la suite de la victoire des troupes étrangères. Toutefois, l’été 1900, dans la ville de Tianjin, constitue également un moment d’ouverture des possibles, oublié a posteriori. Je me suis appliqué à restituer l’indécision de la situation militaire et politique ; une incertitude qui ne résulte pas seulement d’un jeu de l’esprit de l’historien mais qui caractérise les protagonistes chinois et étrangers qui pensaient alors que d'autres futurs étaient possibles et agissaient en conséquence. L’histoire de ces futurs non advenus peut ainsi révéler les capacités d’action des Chinois et les diverses stratégies adoptées. 

 En quelques jours à peine, cette cité provinciale se transforme en ville globale, un véritable microcosme mondial où tous les peuples de l'Occident et de l'Asie semblent, pour un temps, cohabiter et échanger après s'être violemment affrontés. Alors que le sac de la ville se poursuit, les forces alliées composées de la Grande-Bretagne, de la France, de l’Allemagne, des États-Unis, de la Russie, du Japon, de l’Italie et de l’Autriche-Hongrie fondent un gouvernement militaire international pour administrer et moderniser la cité chinoise et ses environs.

Ce gouvernement provisoire doit réprimer les Boxeurs et maintenir la pression sur la cour impériale, dans le cadre des négociations concernant notamment les indemnités de guerre. Le gouvernement international devient rapidement l'instrument de l'« impérialisme collectif » en facilitant l'expansion territoriale de chaque Puissance à Tianjin et en maintenant la paix entre les Alliés, à la fois partenaires et concurrents, parfois même adversaires dans les rues de la ville.

Pour prévenir une nouvelle insurrection et rationaliser l'espace urbain, le gouvernement provisoire ordonne la destruction des remparts, remplacés par un large boulevard circulaire. Parallèlement, afin de lutter contre les risques d'épidémie résultant des cadavres en décomposition, le gouvernement fait construire des infrastructures sanitaires, notamment des toilettes publiques, et met en place un nouveau système de drainage et d'adduction d'eau potable. La politique de grands travaux initiée par le gouvernement provisoire dans tous les domaines (voirie, télégraphe, tramway, ponts, éclairage public, aménagement du fleuve, quai, etc.) inspire ensuite les consuls et les hommes d'affaires européens dans les concessions étrangères. Les Alliés tentent d'encadrer la vie privée et intime des habitants, du berceau à la tombe en passant par les pratiques sexuelles et sanitaires. Au total, l'expérience de l'administration internationale de Tianjin semble marquer les prémisses de l'évolution des Puissances vers le réformisme colonial qui se développe à partir du début du xxe siècle dans les colonies européennes.

Mais ce gouvernement international s'inscrit aussi largement dans la continuité de l'administration chinoise en recrutant les experts étrangers qui ont servi auparavant Li Hongzhang et en se réappropriant les pratiques et les symboles autochtones. Après 1902, le nouveau vice-roi Yuan Shikai s'inspire à son tour de l'expérience internationale pour réformer la Cité. Ainsi l'histoire du moment 1900 relativise son importance par rapport aux périodes précédente et suivante : les continuités semblent au moins aussi fortes que la rupture liée à la guerre des Boxeurs a été violente.

L’histoire de Tianjin ne s’écrit pas en « jaune et blanc ». Le gouvernement international s’appuie sur les notables chinois, les shendong, pour concevoir et mettre en place ses réformes. Les élites autochtones ne constituent pas seulement un rouage essentiel de l’« État colonial » de 1900 à 1902 : elles portent une forme de modernité. Ainsi, à Tianjin, les Chinois coproduisent la politique de santé publique en faisant émerger de nouvelles préoccupations environnementales, en créant des entreprises privées de distribution d'eau ou de fabrication de latrines publiques, en entretenant les égouts, en fondant des hôpitaux, et en associant la « médecine traditionnelle » à la thérapeutique occidentale dans la lutte contre le choléra.

La guerre a brouillé les frontières entre « Occidentaux » et « Asiatiques ». Des experts européens continuent à conseiller les soldats chinois tandis que des autochtones combattent aux côtés des Alliés dont les troupes sont d’ailleurs en majorité constituées de soldats asiatiques (Japonais, Mongols, Vietnamiens et Indiens). Au lendemain du conflit, des déserteurs européens avec de vraies nattes s'établissent dans des villages de la province tandis que des Chinois « modernes » de l’École de médecine utilisent des fausses nattes amovibles en fonction du contexte social dans lequel ils évoluent. Les experts, hommes d’affaires et intermédiaires étrangers servent alors indifféremment l'administration chinoise et les autorités étrangères.

Cependant, l'analyse des relations entre Chinois et étrangers à Tianjin dévoile également l’intensité et la diversité des formes de résistance, et des stratégies de contestation, adoptées par les populations autochtones : lutte armée des Boxeurs et des réguliers chinois, guérilla et maraude des « brigands », déprédation des fils télégraphiques, destruction des chemins de fer, ouverture de brèches dans les digues, vols et extorsions, usurpations d'identité et de fonction, faux et usages de faux documents administratifs et de fausse-monnaie, refus d'utiliser les latrines publiques ou les cimetières « modernes », etc. Les Chinois contestent également la domination étrangère par des voies légales, à travers les négociations diplomatiques initiées par le gouvernement chinois pour progressivement reprendre pied dans la ville, les pétitions adressées au conseil du gouvernement et aux consuls, les campagnes de presse, les activités philanthropiques, le refus de se faire vacciner ou encore les compétitions sportives.

La guerre des Boxeurs et les remous dans son sillage apprennent aux Alliés qu'ils doivent composer avec les pouvoirs chinois. À défaut de pouvoir coloniser la Chine, le gouvernement provisoire participe donc au maintien d’un État chinois affaibli, mais souverain, qui doit être en mesure de payer les indemnités et de rembourser les emprunts contractés à cet effet. L’étude de Tianjin, au tournant du siècle, révèle donc la force et l'intensité de l'impact de la mondialisation impériale, mais également son étroite limitation géographique. Tianjin n’est pas la Chine, toutefois cette enclave représente aussi une voie de modernisation possible, dont les hommes d'État chinois ont pu s'inspirer pour mettre en œuvre de nouvelles politiques publiques. Elle incarne de ce point de vue un futur possible de la Chine.

 


[1]    La soutenance de cette habilitation à diriger des recherches a eu lieu le 4 décembre 2014 devant un jury composé des professeurs Laurence Badel (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Christophe Charle (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Richard Drayton (King’s College London), Xavier Huetz de Lemps (Université de Nice-Sophia Antipolis), Eric Jennings (University of Toronto), et Hugues Tertrais (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), garant de ce dossier.